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Le Biplan
Bisexualité : actualité, culture et réflexions diverses
Annonces d'événements | 08.09.2014 - 11 h 38 | 0 COMMENTAIRES
Journée de la bisexualité 2014 : le programme

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La Journée internationale de la bisexualité aura lieu le 23 septembre, qui tombe cette année un mardi. À cette occasion, les associations bisexuelles du monde entier, en lien avec les associations LGBTIQ+++, organisent des événements pour faire connaître la bisexualité, donner une voix aux bisexuel-le-s et lutter contre l’ignorance, les idées reçues et la biphobie.

Comme chaque année, je vais tenter de regrouper dans ce billet toutes les informations que je pourrai rassembler sur cette journée et sur les différents événements prévus. N’hésitez pas à compléter ces informations en postant des commentaires ou en m’écrivant à silvius-biplan (arobase) hotmail.fr !

Dernière mise à jour : jeudi 25 septembre (ajout d’un événement à Rennes dont je n’ai entendu parler qu’aujourd’hui… ahem, mais mieux vaut tard que jamais !).

En France

À Paris le 23 septembre, l’association Bi’cause, basée à Paris, prévoit une soirée en deux parties :

– un rassemblement public à 18h place Igor-Stravinsky, juste à côté du Centre Beaubourg (voyez l’emplacement sur Open Street Map et l’événement sur Facebook). Même s’il ne s’agit que d’un rassemblement immobile et non d’une marche, nous allons tout faire pour que ce soit une vraie petite « Bi-Pride » avec drapeaux et prises de paroles. Elle durera jusqu’à 19h15-19h30.

– puis, à partir de 19h30-45, un apéritif dînatoire convivial dans la salle des mariages de la Mairie du 3e arrondissement, propice aux discussions entre bi, militant-e-s ou non. Si vous êtes là dès 18h à Stravinsky, le trajet jusqu’à la mairie se fera à pied en distribuant des brochures sur la bisexualité aux passants.

La soirée est ainsi modulable en fonction de vos disponibilités : si vous êtes disponible dès 18h mais pas après, vous pouvez venir seulement pour le rassemblement public ; si vous n’êtes disponible qu’à partir de 19h30, vous pouvez ne venir qu’à la Mairie, etc.

Rappelons que vous pouvez suivre l’actualité de Bi’cause via son site Internet, sa page Facebook, son profil Google+, son compte Twitter, ou tout simplement contacter l’association par mail à association_bicause (arobase) yahoo.fr !

Cet événement est organisé en lien avec plusieurs autres associations LGBT : le Centre LGBT Paris-Île-de-France, l’Inter-LGBT, le MAG Jeunes LGBT, FièrEs, SOS Homophobie, HomoSFèRe, le GLUP, AIDES, Front Runners, EnerGay, Barbieturix, Flag ! et Contact. La liste des soutiens, impressionnante, s’est constamment étoffée au cours des dernières semaines : merci chaleureusement à tou-te-s pour ces soutiens !

À Rennes, le mercredi 24 septembre de 19h à 22h, a eu lieu au Centre LGBT une discussion sur la bisexualité et la biphobie. Voyez les détails sur le site du Centre LGBT Rennes.

À Strasbourg, le 25 septembre, l’association Bi’loulous et le MAG Jeunes LGBT en partenariat avec La Station organisent une soirée de 16h à 22h. Le programme est encore en discussion mais il y aura très probablement « un débat, une activité ludique et un apéro-débat ». Voici le détail posté sur le site de La Station :

« Les associations Bi’loulou-ve-s et Le MAG jeunes LGBT, en partenariat pérenne avec La Station, vous convient à la célébre journée internationale de la bisexualité et de la pansexualité dans une ambiance festive et chaleureuse.
Coup d’envoi à 16h, apportez vos coups de coeur et vos coups de gueule; nous préparons ensemble la décoration de La Station et concocterons d’appétissants amuse-bouche pour lancer l’apéro-débat de 18h à 20h.
En clôture, nous projetterons le film « Hammam »de Ferzan Özpetek (en français).

Le programme:

– Atelier déco et préaparation apéro en commun, on vous encourage à apporter des denrées de 16h à18h.

– Apéro-Débat, on vous encourage à ramener documents et questions de 18h à 20h

– Projection Hammam de 20h à 22h »

Voyez aussi le plan d’accès sur le site du MAG et au besoin le site de l’association Bi’Loulous pour les contacter au besoin.

Je remarque avec intérêt que les bi strasbourgeois incluent la pansexualité dans l’intitulé de la journée, ce qui me semble une excellente idée. Cela fait un bon moment que j’ai envie d’écrire ici sur la distinction entre bisexualité et pansexualité et sur les relations entre les deux. De fait, la pansexualité est pour le moment encore moins visible que la bisexualité, pour de simples raisons d’histoire des mouvements militants, mais c’est une bonne idée de lui donner sa place dans les événements d’une telle journée. L’idéal serait d’en profiter pour organiser des débats sur ce sujet, mais des discussions informelles peuvent déjà en être l’occasion.

En Belgique

À Bruxelles, le 20 septembre, l’organisation flamande Cavaria organise, en coopération avec les associations “Dubbelzinnig” (Antwerp) et “Ertussenin” (Hasselt), un événement « BI Yourself », un « brainstorming bi » au sujet du bien-être des personnes bisexuelles, qui aura lieu au “Huis van het Nederlands”. Dès 9h30 le matin, Alexis Dewaele, de l’Université Gent, présentera les résultats de ses recherches portant sur les bis dans la communauté flamande. Voyez la page de l’événement sur le site de l’association Cavaria (en flamand) ou l’annonce sur le site international de la Journée (en anglais).

En Suisse

À Genève, le 23 septembre, le Groupe bi de l’association 360 donne rendez-vous à 19h aux Cinéma du Grütli pour voir le film Violette Leduc, dans le cadre du festival de cinéma LGBTIQA « Everybody’s perfect ». La séance sera suivie d’un pot au bar du festival. Voyez les informations et le plan d’accès sur le site du groupe 360 et aussi le site du festival.

Notez aussi que le 9 octobre, toujours à Genève, le Groupe bi invitera Karl Mengel, auteur du livre Pour et contre la bisexualité (La Musardine, 2009), à donner une conférence « Un soupçon de liberté : la bisexualité décomplexée ». La conférence aura lieu à 19h30 à la Maison des associations. Plus de détails sur le site du Groupe bi.

Ailleurs dans le monde

Les bisexuel-le-s des différents pays organisent des événements de nature et d’ampleur très variées. Comme chaque année ces derniers temps, le site anglophone September23.bi.org rassemble les annonces d’événements prévus sur toute la planète. Les noms anglais de la Journée de la bisexualité sont « Bi Visibility Day » (Journée de la visiBlité bisexuelle) et parfois le « Celebrate Bisexuality Day » (Journée de célébration de la bisexualité). Des événements sont prévus à Berlin, Madrid, Jérusalem, Belgrade, Melbourne, et dans plein d’endroits au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Sur Internet

Même si votre 23 septembre est déjà désespérément pris, vous aurez aussi moyen de prendre part à la Journée ou de manifester votre soutien aux bisexuel-le-s sur Internet.

Sur Twitter, le hashtag #BiVisibilityDay (déjà utilisé les années précédentes) rassemblera les tweets en lien avec la journée. Le site international convie les bi disposant d’un compte Twitter à une « tempête de tweets » le 23 septembre via ce hashtag et le hashtag #BiPride. Il est possible d’envoyer un message au site afin que votre compte envoie automatiquement un tweet sur ce thème à la bonne date : si cela vous intéresse, voyez le message en anglais.

Plus généralement, vous pouvez poster sur Internet des bannières, drapeaux, images, etc. sur le thème de la bisexualité pour manifester votre soutien (notez que ces images peuvent aussi servir dans un rassemblement « IRL » si vous les imprimez). Sur ce blog, vous trouverez des bannières Web que j’avais faites l’an dernier (mais qui sont réutilisables), et des réflexions sur la façon de montrer la bisexualité en images. Si jamais vous ne connaissiez pas encore l’existence du drapeau de la fierté bisexuelle, allez donc lire l’article dédié sur Wikipédia, qui vous permettra de comprendre pourquoi ce blog aime autant le bleu, le rose et surtout le violet !

Si vous préférez poster de la musique, voyez mon billet « Chansons de bi ! » pour quelques références.

J’ai quelques autres idées d’images et de bannières, que je mettrai en pratique selon le temps dont je disposerai. Voici déjà quelques bricolages :

PersonnaliteBiHercule

PersonnaliteBiXena

PersonnaliteBiYourcenar

PersonnaliteBiVerlaine

PersonnaliteBiAnnaPaquin

PersonnaliteBiAlanCumming

(Si vous voulez jeter un oeil à ce qui s’est fait les années passées, voyez mes billets pour la Journée de 2013 et pour celle de 2012.)

Histoire | 13.08.2014 - 12 h 00 | 9 COMMENTAIRES
Les LGBT et l’Antiquité en France : une longue histoire

John Singer Sargent, "Apollon dans son char avec les Heures" (1921-25).

John Singer Sargent, « Apollon dans son char avec les Heures » (1921-25).

Au début, je voulais écrire un article sur la bisexualité dans les péplums. Pour commencer, j’ai voulu rappeler deux ou trois choses sur les liens entre l’Antiquité et la culture LGBT, qui ne sont pas nouveaux. Je me suis retrouvé avec l’équivalent d’au moins deux pages de préliminaires sans avoir encore parlé d’un seul film. Alors voilà… autant creuser et en faire un article à part entière ! (Je ne renonce pas à parler de péplums un jour, aussi.)

L’Antiquité, surtout gréco-romaine, est depuis longtemps une sorte de havre de paix pour les minorités LGBT. On pourrait même dire qu’il y a un mythe LGBT de l’Antiquité comme époque idéale pour les sexualités non hétérosexuelles. Ah, les mythes grecs, avec leurs multiples couples de même sexe et leurs changements de sexe ! Zeus et Ganymède ! Hermaphrodite ! Héraclès et Iolaos ! Achille et Patrocle ! Et cette Histoire si tolérante ! Sappho à Lesbos ! Athènes, cité de la liberté sexuelle ! Socrate et Alcibiade ! Platon et ses androgynes ! Thèbes et son bataillon sacré composé entièrement de couples d’hommes ! Plus tard, Alexandre le Grand et Héphaïstion ! Et Rome n’est pas en reste : Cicéron et son beau secrétaire ; César, « l’homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes »  ; les poèmes de Virgile, avec Alexis et Corydon dans les Bucoliques ou Nisus et Euryale dans l’Énéide ; Hadrien et Antinoüs, etc. etc.

Il y a une part d’idéalisation dans ces références qui font rêver. Il y a un « mythe de la Grèce gay » ou même de « l’Antiquité LGBT », qui fait qu’on oublie un peu vite l’occultation complète des amours entre femmes en Grèce antique (Sappho est un nom bien isolé au milieu d’un silence assourdissant), le fait que l’esclavage comportait aussi une dimension d’exploitation sexuelle, le fait qu’il y avait déjà des formes de discrimination dans ce domaine (même si elles reposaient sur des critères en partie différents), etc.

Mais le fait est que les références à l’Antiquité ont joué (et jouent toujours) un rôle important dans l’histoire des cultures LGBT et de la lutte pour les droits de ces minorités. Je suis certain qu’on pourrait écrire des volumes entiers sur ce sujet et ça a peut-être déjà été fait, mais, si c’est le cas, je n’ai pas encore trouvé les ouvrages en question. Je suis loin d’avoir les connaissances nécessaires pour écrire un article d’histoire en bonne et due forme. Je n’ai fait que rassembler quelques jalons, qui devraient déjà suffire à exciter votre curiosité (j’espère).

Je ne remonte pas avant le XIXe siècle parce que j’ai déjà beaucoup de choses à dire, et parce que ce n’est qu’à partir du moment qu’émerge une distinction consciente entre hétérosexualité et homosexualité et donc des minorités et des cultures LGBT proprement dites.

Le XIXe siècle

Commençons par quelques rappels de vocabulaire, car les mots mêmes qui servent à désigner les LGBT à l’époque constituent souvent des références à l’Antiquité. Avant que n’émergent les termes d’homosexualité, hétérosexualité et bisexualité, l’homosexualité masculine est « l’amour grec », en référence aux amours masculines attestées en Grèce antique à l’époque classique (Ve-IVe siècles avant J.-C.), en particulier à Athènes. C’est aussi de là que provient le mot de « pédérastie », qui désigne une relation entre un homme mûr et un jeune homme (pas un enfant mais plutôt, selon nos critères actuels, un adolescent). Les amours entre femmes, elles, sont des « amours saphiques » (on parle aussi de « saphisme ») ou bien sont baptisées « lesbianisme », tous mots qui font référence à la poétesse Sappho, qui vit au VIe siècle av. J.-C. sur l’île de Lesbos. Le « tribadisme », autre terme (péjoratif) désignant les lesbiennes, provient aussi d’un mot grec désignant l’acte de se frotter le sexe mutuellement. La Rome antique inspire aussi certains termes : par exemple, un « Giton » est un jeune homme aimé par un autre homme, en référence à un personnage du roman de Pétrone, le Satyricon. Ce vocabulaire est largement brassé par les textes de l’époque et s’écarte assez nettement des mots et des réalités antiques pour former un champ lexical propre à l’époque contemporaine.

Autre rappel important : au XIXe siècle, les savants n’étudient pas du tout la sexualité antique, en tout cas pas dans ses aspetcs non hétérosexuels. Les textes latins et grecs sont souvent étudiés directement en version originale. Les dictionnaires de latin et de grec restent très vagues sur le sens des mots désignant des réalités du sexe (on trouve encore aujourd’hui, dans les dictionnaires classiques, des traductions du type « sens obscène » qui ne sont pas d’un grand secours). Comme le rappelle David Halperin dans Cent ans d’homosexualité, les traductions françaises des textes antiques ne traduisaient pas les passages les plus crus, ou alors ils les traduisaient en latin (si le texte était en grec) ou en grec (si le texte était en latin). Autrement dit, la transmission d’un savoir précis sur le sens de ces mots se faisait purement de bouche à oreille entre professeurs et étudiants, ou par la lecture silencieuse d’ouvrages explicites qui n’avaient pas leur place dans le milieu scolaire et estudiantin autorisé. Tout cela favorise l’émergence et l’entretien d’une culture souterraine qui était à la fois un savoir sur le sexe antique et sur les pratiques homosexuelles.

Une conséquence de ces deux points dont je viens de parler est que la majeure partie de la population (et beaucoup de savants eux-mêmes) ne connaissait pas les réalités précises du sexe en Grèce antique, du moins pas au delà de ce qui peut en filtrer dans des textes respectables comme les dialogues de Platon où l’on voit des relations amoureuses mais rien d’explicite. Ce qui favorise l’émergence d’une double image des amours et des pratiques homosexuelles dans la France (et dans l’Europe) du XIXe siècle : d’un côté, un tabou sur un aspect des sociétés antiques jugé scandaleux et qu’il faut passer sous silence ; de l’autre, dans les minorités qu’on appellerait aujourd’hui les LGBT, un idéal de l’Antiquité comme époque de liberté dans ce domaine.

De ce fait, on trouve en gros deux types de références à l’Antiquité dans le domaine LGBT. D’un côté, une image fantasmée, une sorte d’exotisme qui se partage entre la réprobation et la fascination, et qu’on trouve chez beaucoup d’écrivains, surtout vers la fin du siècle. De l’autre, des références faites par des auteurs LGBT et qui ont valeur de symboles ou d’arguments servant à défendre l’homosexualité et la bisexualité.

Dans la littérature en France, le XIXe siècle pose les bases de la représentation de l’homosexualité, de la bisexualité et des thèmes de l’androgynie et du travestissement (mais aussi de ce qu’on appelle au XXIe siècle la transidentité et l’intersexuation). Un jalon important est bien sûr la publication des Fleurs du Mal (dont le titre de travail était Les Lesbiennes) par Charles Baudelaire, qui fait scandale en 1857 et contribue à édifier la figure littéraire de « la lesbienne », dans un recueil très imprégné de culture classique, où les invocations à Bacchus et à Vénus côtoient les voyages à Cythère et les vers en latin, mais aussi les références bibliques.

Un autre jalon important, concernant cette fois la figure de l’androgyne, est le roman d’Honoré de Balzac Séraphîta qui paraît en 1834 et remporte un succès énorme. Qu’on en juge : allangui dans son manoir et plongé dans des méditations ésotériques, Séraphitus est un homme, du moins aux yeux de la jeune femme qui l’aime éperdument, Minna ; mais il a aussi un soupirant, Wilfrid, qui le prend sincèrement pour une femme, Séraphîta. Remarquez le recours à des terminaisons latines pour marquer le genre du personnage, mais aussi pour lui donner une aura d’étrangeté mystique. En réalité, Séraphitus-Séraphîta est un séraphin, un « être total » androgyne, qui est des deux sexes à la fois et souhaite profondément mener de front deux amours, l’un avec un homme et l’autre avec une femme. (Le concept est intéressant, mais, à la lecture, on comprend ce qui rend le roman moins populaire aujourd’hui : d’interminables développements sur les théories ésotériques de Swedenborg.)

Une réédition de "Séraphîta" chez L'Harmattan (imprimée en 1995).

Une réédition de « Séraphîta » chez L’Harmattan (imprimée en 1995).

C’étaient naturellement des rappels à faire, mais je vais me concentrer sur des auteurs eux-mêmes plus concernés par les sujets qu’ils abordent, et ces auteurs émergent plus tard.

Vers la fin du XIXe siècle, la littérature « fin de siècle » et des mouvements comme le décadentisme mettent à la mode un certain trouble dans le genre et dans la sexualité en multipliant les figures d’androgynes, les femmes aux habits masculins et les hommes à la beauté raffinée « féminisée ». L’homosexualité, masculine comme féminine, et la bisexualité trouvent leur place dans les arts et la vie de la bonne société, même si les frasques homosexuelles et bisexuelles des célébrités font scandale. Dans ce contexte, des figures comme Hermaphrodite, les androgynes de Platon ou Ganymède deviennent des références régulières. L’homosexualité masculine, elle, est « l’amour grec » ou « la pédérastie », deux références à la Grèce de l’époque classique (Ve-IVe siècles av. J.-C.), tandis que l’homosexualité féminine est le « lesbianisme », en référence directe ou indirecte à la poétesse Sappho, originaire de l’île de Lesbos, au VIe siècle av. J.-C.

Le ton de l’époque est illustré par des ouvrages comme Monsieur Antinoüs et Madame Sapho de Louis d’Herdy, paru en 1899. Les simples noms des personnages suffisent à faire comprendre qu’ils ont des pratiques homosexuelles : Antinoüs est le nom d’un favori de l’empereur romain Hadrien qui en était passionnément amoureux. L’écrivaine Rachilde (1860-1953), qui se travestit en homme, écrit de nombreux romans et tient un salon littéraire extrêmement fréquenté. Les titres de ses romans utilisent régulièrement des références mythologiques : Monsieur Vénus, en 1884, a pour personnage principal une femme nommée Raoule Vénérande qui fait tout pour se masculiniser et entame avec un ouvrier une relation sadique qui la conduira jusqu’au meurtre (Rachilde aimait visiblement beaucoup Sade) : succès sulfureux immédiat. En 1888, Madame Adonis met cette fois en scène un androgyne dont un couple tombe amoureux (ce qui rappelle un peuSéraphîta de Balzac, sauf que chez Rachilde ça se termine mal pour les personnages). Remarquez comment Rachilde inverse délibérément les genres dans les titres de ces deux romans. Dans tous ces cas, l’emploi de noms antiques sert de marqueurs du genre ou de l’orientation sexuelle, même lorsque l’intrigue ne se passe pas du tout dans l’Antiquité.

Rachilde vers 1899. Photo Wikimedia Commons.

Rachilde vers 1899. Photo Wikimedia Commons.

À l’époque, on ne fait souvent pas la moindre distinction entre l’identité de genre et l’orientation sexuelle : un homme qui aime les hommes est nécessairement efféminé, une femme qui aime les femmes nécessairement « garçonne » (de nos jours, on dirait que c’est une conséquence de l’hétérocentrisme qui empêche de penser des sexualités différentes de l’hétérosexualité). Cela explique que les portraits de personnages homosexuels jouent souvent aussi sur une ambiguïté de genre. L’écrivain et occultiste Joséphin Peladan, qui écrit un grand cycle intitulé La Décadence latine à la fin du XIXe siècle, consacre ainsi un volume à L’Androgyne et un autre à La Gynandre, comprendre la lesbienne (en 1891).

L’homosexualité masculine se réfère à la pédérastie de la Grèce classique et l’élève au rang d’une sorte de mythe culturel : celui de relations entre des éphèbes et des hommes mûrs, qui intègre une dimension intellectuelle et artistique. On le trouve notamment dans les poèmes de Jean Lorrain comme Le Sang des Dieux en 1882 ou dans les poèmes et écrits du baron Jacques d’Adelswärd-Fersen, comme sa nouvelle « Vision antique » parue dans le recueil Le Sourire aux yeux fermés en 1912. Ce dernier est un auteur assez mineur mais qui lance plus tard la première revue homosexuelle en France (voyez plus loin).

Le lesbianisme en littérature se réfère à l’Antiquité, en bonne partie via la figure de Sappho. Paul Verlaine consacre un poème à la poétesse grecque dans un recueil érotique confidentiel, Les Amies, paru en 1868. Sappho y apparaît techniquement bisexuelle : conformément à la légende, elle est montrée sur le point de se suicider pour l’amour de Phaon, son amant qui l’a délaissée, mais il est aussi question de ses amours passées pour des femmes. Si l’évocation d’une Sappho malade d’amour et suicidaire est assez répandue dans la littérature de l’époque, l’allusion à ses amours féminines est à vrai dire assez rare. Comme l’indique Sandra Boehringer dans l’article « Sappho » du Dictionnaire de l’homophobie, les auteurs du XIXe siècle, poursuivant sur la lancée d’une tendance commencée à la Renaissance, occultent complètement les allusions à des amours entre femmes dans les poèmes de Sappho et entretiennent une légende orientée qui l’hétérosexualise. Le choix de Verlaine n’est donc pas si anodin. Ce n’est que vers la fin du siècle que l’image d’une Sappho tournée vers les femmes se répand de nouveau, renforcée par l’œuvre et Renée Vivien (voyez plus loin), au point d’être caractérisée ensuite comme uniquement lesbienne, ce qui revient à tomber dans l’excès inverse.

Dans un domaine proche, l’écrivain et poète Pierre Louÿs publie en 1894 un recueil de poèmes en prose, Les Chansons de Bilitis, qui fait partie de ses œuvres les plus connues actuellement. L’ouvrage est un canular de génie : Louÿs affirme s’être contenté de traduire des poèmes de Sappho miraculeusement retrouvés sur un papyrus antique. (Note : ça arrive réellement qu’on retrouve des textes antiques comme ça, y compris des poèmes de Sappho, mais, en général et malheureusement, il s’agit plutôt de quelques lignes que de tout un recueil !) Présenter un ouvrage de fiction comme une simple traduction est un procédé conventionnel depuis longtemps, mais Louÿs connaît si bien la poésie élégiaque grecque et ses talents pour le pastiche sont tels que certains hellénistes de l’époque s’y laissent prendre et le félicitent pour sa découverte.

Cela étant dit, le recueil a bien d’autres qualités que cet aspect de tromperie érudite plaisante. Ce sont des poèmes en prose courts et d’une grande beauté, qui reprennent la légèreté, la sensibilité et la sensualité de poèmes antiques comme ceux de Sappho ou comme les épigrammes (note : les épigrammes sont des poèmes courts à l’origine inscrits sur des monuments, parfois sur des pierres tombales en guise d’épitaphes, et qui ont ensuite servi de base au développement d’un genre poétique plus vaste).

Illustration de Georges Barbier pour "Les Chansons de Bilitis" (1922). Image Wikimedia Commons. L'image montre deux femmes de profil de chaque côté d'un bassin de pierre sous un arbre où sont posées des colombes. La femme de gauche est à demi nue, drapée dans un tissu diaphane à motifs. La femme de droite est nue. Le style du dessin est très épuré.

Illustration de Georges Barbier pour « Les Chansons de Bilitis » (1922). Image Wikimedia Commons.

La première moitié du XXe siècle

Il était temps que les amours féminines soient enfin chantées de nouveau par des voix féminines. La poétesse Pauline Tarn (1877-1909), de famille anglo-américaine, qui s’installe à Paris où elle étudie les lettres classiques sous la direction de Charles Brun, publie toute sa vie à compte d’auteure des « poèmes sapphiques » sous le pseudonyme R. Vivien puis Renée Vivien et affiche son lesbianisme. Les poèmes de Sappho sont pour elle une source d’inspiration d’autant plus manifeste qu’elle publie également des traductions de la poétesse grecque. Dans un ouvrage paru nettement après cette époque, l’écrivain André Billy surnomme Renée Vivien la « Sappho 1900 » (surnom à la connotation pas nécessairement bienveillante, car l’auteur en question est loin de l’approuver). C’est à partir de cette période que la figure de Sappho est fortement associée à l’homosexualité féminine et que Sappho est dépeinte comme une pure lesbienne, que ce soit par les mouvements homosexuels ou par les détracteurs du lesbianisme.

Renée Vivien vers 1909, photographe inconnu. Photo Wikimedia Commons.

Renée Vivien vers 1909, photographe inconnu. Photo Wikimedia Commons.

Parmi le milieu où évolue Renée Vivien, mentionnons, pour mémoire, les figures trop peu connues de la danseuse et courtisane Liane de Pougy (ouvertement bisexuelle) et de l’écrivaine Natalie Clifford Barney (plutôt lesbienne). La première noue une relation amoureuse avec la seconde, laquelle la délaisse ensuite en faveur (entre autres) de Renée Vivien. Liane de Pougy relate l’aventure sous une forme romancée dans Idylle saphique (1901) qui remporte un succès énorme en librairie. Natalie Clifford Barney publie en 1902 Cinq petits dialogues grecs sous le pseudonyme de « Truphè », ce qui, en grec ancien, désigne une vie de plaisir et de mollesse. Elle est par ailleurs amie de l’écrivain Remy de Gourmont, qui la surnomme… l’Amazone. La Grèce antique, encore ! Elle publie Pensées d’une Amazone en 1920 et de Nouvelles Pensées de l’Amazone en 1939. Le salon littéraire que Natalie Clifford Barney fonde en 1909 dans sa maison de la rue Jacob (dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, déjà) devient vite, et reste pendant plusieurs décennies, l’un des principaux lieux de sociabilité des gens de lettres et des artistes, français, mais aussi américains et britanniques.

Natalie Clifford Barney avec son chien. Photographe et date inconnus (début XXe s., sans doute pas après 1923). Photo Wikimedia Commons.

Natalie Clifford Barney avec son chien. Photographe et date inconnus (début XXe s., sans doute pas après 1923). Photo Wikimedia Commons.

En 1909 est lancée la toute première revue homosexuelle française connue, un mensuel dirigé par le baron Jacques d’Adelswärd-Fersen :  c’est Akademos qui est une revue d’art et de critique dont le titre fait référence à la vie intellectuelle de la Grèce antique (le titre dérive du nom de l’Académie, l’école philosophique fondée par Platon au IVe siècle av. J.-C.). La revue cesse de paraître au bout d’un an, après douze numéros. Entre temps, elle a publié des auteurs comme Colette et Anatole France et le Belge Georges Eekhoud, et d’autres moins connus de nos jours, comme Achille Essebac (auteur d’un roman homosexuel, Dédé, en 1901), Laurent Tailhade ou le décadentiste Joséphin Peladan.

Couverture du premier numéro de la revue "Akademos".

Couverture du premier numéro de la revue « Akademos ».

En 1911, André Gide, écrivain dont l’homosexualité est alors plus ou moins connue mais jusque là jamais affichée, écrit un dialogue, Corydon, pour prendre la défense de l’homosexualité, pour laquelle on parle alors plutôt d’uranisme, de pédérastie ou de sodomie. Le titre emploie le nom d’un personnage des Idylles du poète grec Théocrite et qui apparaît ensuite dans la deuxième Bucolique de Virgile, un poème mettant en scène Corydon et Alexis, deux bergers arcadiens amoureux l’un de l’autre. Dans l’ouvrage de Gide, composé de quatre courts dialogues, Corydon devient le nom du personnage principal qui prend la défense de l’homosexualité face à un ami très désapprobateur.

Gide discute de morale, mais aussi de sciences naturelles, puisqu’il tente notamment d’avancer des fondements biologiques à l’existence de l’homosexualité. Le résultat a quelque peu vieilli sur le plan scientifique, mais cette tactique argumentative se comprend : il s’agit de montrer que l’homosexualité est naturelle et non contre-nature. Gide s’écarte aussi des écrits du sexologue allemand Magnus Hirschfeld, qui luttent pour faire accepter l’homosexualité mais l’expliquent par une théorie du « troisième sexe » qui présuppose un caractère efféminé aux personnes qui ont des relations homosexuelles. Hirschfeld aborde l’homosexualité en termes d’inversion (un homosexuel étant supposé « inverti » et plus féminin qu’un homme hétérosexuel). Gide ne s’y reconnaît pas (il l’indique dans une note de la préface à une réédition de 1922) et il se retrouve davantage dans la référence à la pédérastie grecque antique, qui ne comporte pas de dimension efféminée.

Couverture du livre "Corydon" d'André Gide en Folio.

Couverture d’une édition de « Corydon » en Folio.

La première édition de Corydon contient deux dialogues et une ébauche d’un troisième. Elle est imprimée en… douze exemplaires, « lesquels furent remisés dans un tiroir » après que ses amis lui ont fait part de leur crainte d’un scandale.

Après la Première Guerre mondiale, la parole se libère un peu. En 1920, Gide, qui a retravaillé et augmenté Corydon pour en faire un ensemble de quatre dialogues, réimprime le livre en vingt exemplaires, qu’il distribue à des amis. Mais il choisit de ne pas évoquer dans ses dialogues « les cas d’inversion, d’efféminement, de sodomie », car il joue serré et sait que le scandale peut avoir des conséquences judiciaires s’il va trop loin. C’est seulement en 1924 qu’il décide de rééditer le dialogue de façon non confidentielle, en y apposant son nom, encouragé par les publications survenues entre temps.

En effet, en 1921-1922, un certain Marcel Proust a publié Sodome et Gomorrhe, quatrième partie de sa série À la recherche du temps perdu, où il est question d’une relation homosexuelle entre Charlus, l’un des personnages principaux de la série, et Morel. Proust est plus proche des théories d’Hirschfeld et du lien qu’il établit entre homosexualité et efféminement. Comme l’indique le titre du volume, c’est la référence à la Bible, autre texte antique fameux, qui domine chez Proust. La référence aux deux villes détruites par le courroux divin n’a rien de nouveau à l’époque : elle apparaît régulièrement dans la littérature de l’époque, que ce soit chez Verlaine, Vivien, ou dans les deux romans d’Henri d’Argis Sodome (1888, préfacé par Verlaine) et Gomorrhe (1889). Proust, dans son roman, invente une relation de descendance (symbolique) entre les homosexuels et les habitants de Sodome.

Gide, à nouveau, évoque une nouvelle fois l’homosexualité en s’engageant de nouveau personnellement lorsqu’il publie son autobiographie Si le grain ne meurt en 1926 : il y relate notamment ses premières relations homosexuelles.

La même décennie voit l’entrée sur la scène littéraire d’une auteure dont l’importance pour la représentation des LGBT en littérature, et surtout de la bisexualité, est considérable : Marguerite Yourcenar, par ailleurs à mes yeux l’une des meilleures plumes du siècle. Yourcenar est elle-même bisexuelle. Son premier roman, paru en 1929, s’intitule Alexis ou le Traité du vain combat. Le roman se déroule dans les années 1910. Le personnage principal, Alexis, y adresse à une amie des lettres où il décrit sa lutte contre ses penchants dont on comprend qu’ils sont homosexuels, mais ses efforts sont vains (c’est le vain combat du titre). Au fait, pourquoi ce personnage s’appelle-t-il Alexis ? Rappelez-vous : dans la deuxième Bucolique de Virgile, l’un des bergers se nommait Corydon, et l’autre… Alexis (hé oui, ce prénom vient même du grec ancien). Le thème du roman, et peut-être le nom même du personnage, montrent l’influence de Gide.

Mais les thèmes de l’homosexualité, de la bisexualité, du transexualisme et de l’androgynie se retrouvent régulièrement dans les écrits de Yourcenar. Les courts textes en prose qui forment une partie du recueil Feux (1936) mettent en scène Achille et Patrocle. Dans les Nouvelles orientales (1963), un texte comme « Comment Wang-Fô fut sauvé » est l’occasion d’évoquer une Chine médiévale esthétisée par le regard du peintre et où, dit l’empereur parlant des tableaux de Wang-Fô, « les jeunes guerriers à la taille mince qui veillent dans les forteresses des frontières [sont] eux-mêmes des flèches qui [peuvent] nous transpercer le cœur ».  En 1951, Les Mémoires d’Hadrien, biographie de l’empereur romain, donne une place à sa relation amoureuse avec son favori Antinoüs.

Couverture du recueil "Feux" de Marguerite Yourcenar, dont deux textes évoquent Achille et Patrocle.

Couverture du recueil « Feux » de Marguerite Yourcenar (1936), dont deux textes évoquent Achille et Patrocle.

Bref retour aux années 1930 et court crochet par le Royaume-Uni, où un libraire français, Charles-Henri Hirsch, est venu s’installer à Londres en 1889 pour y ouvrir une Librairie parisienne. Hirsch est notamment en contact avec Oscar Wilde, qui s’approvisionne chez lui en auteurs français, mais aussi en textes sexuellement explicites. En 1934, Hirsch réédite Teleny, le dernier roman de Wilde, dans une collection intitulée « Ganymede Club ». Encore une fois, la référence à une figure mythologique grecque sert de repère signalant le contenu homoérotique des ouvrages : Ganymède est le jeune homme troyen kidnappé par Zeus à cause de sa beauté et devenu l’échanson des dieux sur l’Olympe.

Une autre figure importante marque les références à l’Antiquité en France dans la littérature, la poésie, le théâtre mais aussi le dessin et le cinéma : c’est Jean Cocteau (1889-1963). Le thème de l’Antiquité apparaît régulièrement dans ses recueils de poèmes, ses pièces de théâtre et ses films. Mais le lien entre l’Antiquité et l’homosexualité n’y apparaît jamais explicitement, du moins pas dans ses oeuvres les plus connues. Le seul texte de Cocteau à aborder explicitement l’homosexualité le Livre blanc qu’il écrit en 1927 mais qui reste à la fois autobiographique et anonyme, puisque Cocteau n’en reconnaît jamais la paternité. On peut tout de même déceler un homoérotisme, voire un symbolisme homosexuel, dans les personnages à l’apparence androgyne qui peuplent les œuvres de Cocteau, mais aussi dans son intérêt pour le mythe d’Orphée, poète et mage mythologique qui aima Eurydice, puis, pendant le reste de sa vie, ne fréquenta aucune autre femme… mais fut soupçonné d’aimer en revanche les hommes (c’est un motif parfois invoqué pour expliquer la jalousie des Bacchantes qui finissent par le mettre en pièces).

Jean Marais sur le tournage du film "Orphée" de Jean Cocteau en 1949. Image Wikimedia Commons.

Jean Marais sur le tournage du film « Orphée » de Jean Cocteau en 1949. Image Wikimedia Commons.

La seconde moitié du XXe siècle

La présence de l’homosexualité et de la référence à l’Antiquité dans la vie littéraire parisienne du milieu du siècle doit aussi beaucoup à l’écrivain Roger Peyrefitte. Dans son roman Les Amitiés particulières, qui paraît en 1944 et remporte un prix l’année suivante, il s’inspire en partie de sa propre jeunesse dans un collège de jésuites pour mettre en scène le quotidien d’un jeune garçon qui découvre peu à peu des amitiés « particulières », autrement dit amoureuses, avec des camarades plus âgés ou plus jeunes. L’une des grandes qualités du roman est sa finesse psychologique : il parvient à restituer l’émergence d’une sensualité (et d’une sexualité pas toujours consciente) chez des adolescents placés dans un environnement extrêmement contrôlé. Le roman y parvient notamment en montrant la façon dont les élèves s’approprient la culture classique (notamment biblique et antique) que les Jésuites leur inculquent, et s’en servent pour nourrir leurs réflexions et leurs sentiments non autorisés : la figure de l’ange et les héros grecs et romains deviennent des points de comparaison pour exalter la personne aimée.

Malheureusement, les romans de Peyrefitte ne sont plus édités actuellement, en partie à cause de sa manie de la polémique mesquine voire ordurière, et sans doute aussi en partie à cause de ses propos sur ses relations avec de jeunes gens vraiment un peu trop jeunes. C’est dommage, car Les Amitiés particulières (le seul de ses livres que j’aie lu) a toute l’étoffe d’un classique. Peyrefitte écrit de nombreux autres romans, dont un à sujet antique, L’Oracle (1948) et une trilogie sur la vie d’Alexandre le Grand.

Puisque nous en sommes aux écrivains troubles, je case un mot sur Marcel Jouhandeau, qui s’est battu toute sa vie avec son homosexualité et ne commence à l’assumer lentement que vers la fin de sa vie. Une étape dans ce processus est Tirésias, qui paraît en 1954 sans nom d’auteur ni d’éditeur, dans un tirage assez confidentiel (150 exemplaires) : il y fait l’apologie de la sodomie. Un livre rétrospectivement bien innocent comparé à son recueil d’articles antisémites et à son admiration pour l’Allemagne au début des années 1940.

Pourquoi une référence à Tirésias ? Parce que ce devin grec (qui intervient notamment dans le mythe d’Œdipe) connaît dans sa jeunesse un changement de sexe accidentel : témoin de l’accouplement entre deux serpents (l’histoire n’a pas retenu de quel(s) sexe(s) étaient les serpents), Tirésias les frappe de son bâton. Il se trouve alors changé en femme et doit vivre ainsi. La même scène se reproduit quelque temps après avec le résultat inverse. Quelque tems après encore, Zeus et Héra, déguisés en mortels, viennent trouver Tirésias, qui a connu l’orgasme des deux sexes, pour lui demander qui de l’homme ou de la femme éprouve la plus grande jouissance. Tirésias estime que les femmes éprouvent dix fois plus de plaisir. Héra, qui n’aime pas les indiscrets, frappe Tirésias de cécité, ce que Zeus atténue en lui accordant des pouvoirs de divination, et c’est ainsi qu’il devient devin. Comme vous le voyez, il n’y a aucun lien avec l’homosexualité dans le mythe antique, mais le thème de l’inversion est encore attaché à l’homosexualité au milieu du XXe siècle.

Un lien tout aussi lointain à l’Antiquité, mais avec une revendication mieux assumée, se trouve l’année d’avant dans L’Âge d’or de Pierre Herbart en 1953, un livre autobiographique où il raconte les amours (masculines) de sa jeunesse, amours passionnels ou rencontres d’un jour. Dominique Fernandez, qui chronique le livre dans un hors-série du Magazine littéraire (voyez les références en fin d’article), parle d’un « climat qui rappelle Platon et Virgile », autrement dit celui d’une campagne ensoleillée et heureuse emplie de jeunes gens beaux et amoureux. L’âge d’or, âge de Cronos chez les Grecs et de Saturne chez les Romains, précède l’apparition de la guerre et des maladies, mais aussi l’urbanisation.

Pierre Herbart (à droite) jouant aux échecs avec André Gide (à gauche) vers la fin des années 1940. Photo Le Monde.

Pierre Herbart (à droite) jouant aux échecs avec André Gide (à gauche) vers la fin des années 1940. Photo Le Monde.

C’est à un imaginaire proche que se réfère l’association nommée le groupe Arcadie, créée en 1954, et qui joue un rôle important dans la lutte pour la reconnaissance de l’homosexualité masculine. L’Arcadie est le nom d’une région de Grèce idéalisée par la littérature dès l’Antiquité et propice aux amours entre bergers (notamment dans les Bucoliques de Virgile, encore lui). C’est aussi le titre de la revue lancée par ce groupe. Revue qui adopte une ligne très sage afin de ne pas se faire interdire (peu ou pas de revendications, suppression des photos quand la répression menace).

Beaucoup de ces références à l’Antiquité renvoient à une culture littéraire classique véhiculée par la scolarité à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, puis jusqu’à aujourd’hui. Mais cette culture recule peu à peu au XXe siècle et se restreint davantage aux milieux lettrés. N’y a-t-il donc pas de références à l’Antiquité dans la culture populaire ? Si : il y a les péplums, et notamment les péplums italiens qui connaissent leur heure de gloire dans les années 1960. C’est l’époque du renouveau des Hercule, des Maciste et autres héros musclés joués par des acteurs culturistes pas désagréables à regarder. Si aucun péplum de l’époque ne met ouvertement en scène de relations homosexuels, ces films n’en ont pas moins un extraordinaire potentiel crypto-gay.

"Les Travaux d'Hercule" de Pietro Francisci (1958).

« Les Travaux d’Hercule » de Pietro Francisci (1958).

Le cinéma LGBT n’a bien sûr pas les moyens des gros studios de production américains ou italiens. Je ne connais pas de film français LGBT ayant choisi un sujet antique (mais mes connaissances sur le sujet sont très loin d’être exhaustives). Une rapide digression passant par le Royaume-Uni me permet de signaler un véritable OVNI cinématographique : Sebastiane de Derek Jarman (1976). Tout est inattendu dans ce film : le choix du sujet, emprunté à l’histoire sainte (en l’occurrence saint Sébastien) ; le fait que ce soit un réalisateur du cinéma queer qui parvienne à concrétiser sa vision de ce personnage en en faisant une figure homosexuelle avec des scènes de sexe explicites ; et le fait qu’il ait tourné les dialogues en latin.

La représentation des LGBT au cinéma en France n’est pas toujours glorieuse à l’époque. Il est pourtant difficile de ne pas citer ici la parodie de péplum franchouillarde qu’est Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ de Jean Yanne (1982) où l’on trouve notamment un Jules César changé en grande folle façon La Cage aux folles et une séquence dans une Homosexualis discothecus devenue culte. Tout cela a assez mal vieilli à mes yeux, mais c’était (peut-être) mieux que rien à l’époque.

En 1970, le Britannique John Stamford commence à publier des guides de voyage gays qui paraissent chaque année. Leur titre ? Spartacus, du nom du fameux gladiateur révolté contre Rome dans les années 70… avant Jésus-Christ.

Retour à la littérature française. En 1989, Dominique Fernandez, écrivain ouvertement homosexuel, publie un essai sur l’histoire récente de l’homosexualité et ses principales représentations artistiques, sous le titre Le Rapt de Ganymède. Là encore, l’Antiquité se trouve mise en avant dans le titre alors qu’elle n’occupe qu’une place limitée dans l’ouvrage : nous sommes, une fois encore, en pleine symbolique homosexuelle. L’auteur consacre toutefois un développement à la confrontation entre deux modèles d’homosexualité, l’un grec, l’autre médiéval. Symbolique lui aussi a été le souhait de Dominique Fernandez, élu à l’Académie française en 2007, de faire figurer Ganymède sur le pommeau de son épée d’académicien : il se proclame « premier Académicien ouvertement gay ».

Dominique Fernandez en 2009. Le "premier Académicien gay" a fait représenter Ganymède sur son épée d'Immortel.

Dominique Fernandez en 2009. Le « premier Académicien ouvertement gay » a fait représenter Ganymède sur son épée d’Immortel. Photo Wikimedia Commons.

 À la télévision, et pour faire tout de même un crochet nécessaire par la production américano-néozélandaise, c’est l’Antiquité qui rend indirectement possible la première héroïne bisexuelle du petit écran : Xéna la guerrière, dans la série du même nom créée en 1995 et diffusée en France en 1996. Après s’être laissée séduire par Hercule, Xéna noue une relation implicitement amoureuse avec la guerrière Gabrielle (qui elle-même a un enfant et pourrait donc être bi aussi). Le personnage de Xéna ne provient pas d’un mythe antique, de même que la série dans son ensemble tient surtout de la fantasy péplumesque, mais le résultat n’a pas à rougir devant les Atalante et autres Callisto.

Le XXIe siècle

Les sujets antiques, surtout mythologiques, inspirent toujours les arts visuels. Les artistes Pierre et Gilles, qui travaillent ensemble depuis 1976, ont été inspirés par la Bible (Adam et Eve en 1982) mais peignent aussi un Hercule affrontant l’hydre de Lerne (je ne connais pas sa date) et un Mercure en 2001. Toujours en photographie, mais dans un domaine peut-être moins prisé des commissaires d’exposition, l’année 2001 voit aussi l’apparition d’un fameux calendrier très homoérotique, celui des Dieux du stade, montrant les rugbymen du Stade français en petite tenue. La référence classique passe cette fois carrément par les dieux : les dieux des polythéismes antiques sont généralement anthropomorphes et ont une apparence humaine généralement flatteuse. (Las, les nazis aussi s’intéressaient à la Grèce antique, puisque c’était aussi le titre d’un documentaire nazi exaltant la beauté des corps de la race aryenne en 1936… sauf que les nazis, entre autres défauts, n’assumaient pas vraiment le caractère homoérotique des corps bodybuildés.)

Affiche de l'exposition Masculin/Masculin du Musée d'Orsay en 2013.

Le « Mercure » de Pierre et Gilles fait face à un « Pâris » académique sur l’affiche de l’exposition du Musée d’Orsay « Masculin/Masculin » en 2013.

Au cinéma, les thématiques LGBT restent incroyablement timides dans les péplums. La guerre de Troie passée à la moulinette d’Hollywood, avec Troie de Wolfgang Petersen (2004), rate l’occasion de montrer Achille et Patrocle en couple. Un seul réalisateur courageux dans ce domaine : Oliver Stone, dont Alexandre sorti la même année montre un Alexandre le Grand bisexuel qui se passionne pour Héphaïstion, Roxane et Bagoas. Mais cette première reste encore bizarrement isolée. Heureusement, le potentiel crypto-gay des péplums conformistes est toujours intact, y compris dans les films homophobes : les Spartiates de 300 (Zack Snyder, 2007) ont beau mépriser les Athéniens « boy-lovers » et haïr un Xerxès changé en drag queen et en bisexuel maléfique, ils ne sont vraiment pas en position de critiquer qui que ce soit avec leur pectoraux surgonflés et leurs slips en cuir. Je crains fort, d’ailleurs, que l’Hercule joué par Dwayne Johnson, qui sort en ce moment, ne fasse lui aussi passer à la trappe les amours masculines du héros. Le domaine romain semble un peu plus favorable aux amours masculines avec une amitié potentiellement ambiguë entre un maître et son esclave dans L’Aigle de la neuvième légion de Kevin Macdonald (2011). Bizarrement, l’un des péplums les plus audacieux en matière de sexualité est un film… français, Sa Majesté Minor de Jean-Jacques Annaud, sorti en 2007. Il met en scène les aventures d’un simple d’esprit dans une île grecque imaginaire à une époque mythique : Minor est notamment initié au sexe par le dieu Pan en personne (la bande annonce contenait des répliques d’un humour subtil, comme « Tu viens pour ta sodomie ? »). Le film a été descendu en flammes par la critique à sa sortie (les critiques d’internautes ne semblent pas tendres non plus). Je ne l’ai pas vu et ne sais donc pas ce qu’il vaut.

Quant aux films LGBT, ils n’oublient pas l’Antiquité : en témoigne par exemple, et ce sera mon dernier crochet par les États-Unis, la chanson Origin of Love du film Hedwig and the Angry Inch de John Cameron Mitchell en 2001, dont le personnage principal, une trans MtF chanteuse de rock, fait régulièrement référence au Banquet de Platon et au mythe de l’androgynie qui y est inventé.

C’est sans doute aussi bien des « films français » que pourrait venir le salut sous nos latitude : le moyen métrage Artémis, cœur d’artichaut d’Hubert Viel (2013), amusant road-trip mené par la déesse Artémis devenue étudiante à la fac de Caen et par son amie Kalie Sto (jeu sur le nom de la nymphe Callisto), montre une relation ambiguë entre les deux personnages, comme dans la mythologie. J’attends avec une certaine impatience le futur Métamorphoses de Christophe Honoré (à la rentrée 2014) qui semble transposer les Métamorphoses d’Ovide dans un contexte contemporain, à peu près selon le même principe que le film de Viel, et qui pourrait aussi comporter son lot de bicuriosité, d’homoérotisme ou d’identités de genre mixtes.

Le conservatisme des grands studios américains en la matière rend d’autant plus précieuses les séries télévisées, beaucoup plus à la page sur le sujet : citons, pour rester dans l’Antiquité, les séries Rome (2005-2007, montrant surtout des relations entre femmes) et Spartacus : Le Sang des gladiateurs (2010), cette dernière étant très fidèle à la tradition des péplums musclés, violents et terriblement crypto-gay (mais de moins en moins crypto). La France, malgré les moyens beaucoup plus limités dont disposent ses productions télévisuelles n’a pas à rougir en la matière, puisque la série d’Arte Odysseus (2013), qui s’inspire de la fin de l’Odyssée et en imagine une suite, met en scène un personnage de prétendant de Pénélope qui entretient en même temps une relation amoureuse avec l’un de ses compagnons d’armes (mes souvenirs sont un peu flous, mais je crois que c’est un nommé Antinoüs… à moins que ce ne soit Léocrite ?).

La bande dessinée, au contraire du cinéma, semble plus ouverte à une représentation sans fard de la Grèce antique. La principale réussite en la matière reste Tirésias de Serge Le Tendre et Christian Rossi (2001), qui s’inspire du mythe du changement de sexe de Tirésias pour imaginer la jeunesse du futur devin : de tombeur sans scrupule et tête brûlée insupportable, le beau Tirésias tombe de haut lorsque la déesse Athéna le métamorphose en femme pour le châtier d’avoir violé l’une de ses prêtresses. Il s’humanise alors peu à peu à mesure qu’il s’habitue à la dure à sa nouvelle existence, mais son destin garde un arrière-goût de tragédie.

Les revues LGBT empruntent toujours à l’Antiquité. En 2003, les éditions Lydiennes, à Lille, lancent une revue lesbienne intitulée La Dixième Muse, en référence à la poétesse grecque antique Sappho, qui avait été surnommée ainsi en raison de son immense talent qui l’égalait aux neuf Muses. La revue, bimestrielle, est à la fois un support d’information, de critique et de réflexion sur des sujets culturels et d’expression pour ses lectrices. Elle est diffusée en France et même dans plusieurs autres pays francophones : Belgique, Canada, Luxembourg, Suisse. Elle devient Muse & Out en 2013 afin de s’ouvrir à des thématiques plus mixtes, mais disparaît malheureusement la même année. Ganymède prête son nom à la revue créée en 2010 par le Groupe LGBT des Universités de Paris, le GLUP, association d’étudiants LGBT.

Couverture d'un numéro de "La Dixième Muse" (n°54, début 2012).

Couverture d’un numéro de « La Dixième Muse » (n°54, début 2012).

À suivre…

Il resterait beaucoup à dire et avant tout à chercher ! Je pense notamment :

– aux gravures (souvent anonymes, mais pas toujours) qui, dès le XVIIIe siècle au moins, fournissent des variations commodément pornographiques sur les principaux mythes grecs (et romains).

– aux romans LGBT+++ parus chez des éditeurs spécialisés. On y trouve des romans historiques évoquant de grandes figures antiques associées aux thèmes LGBT, comme Alcibiade (homme politique athénien du Ve siècle av. J.-C.).

– aux multiples recueils des « grands mythes grecs homosexuels » qu’on trouve couramment dans les librairies LGBT et qui participent à l’entretien d’une  « culture antique LGBT » commune (par exemple Eros parmi les dieux. Scènes érotiques de la mythologie grecque et romaine de Joël Schmidt, en 2003, mais je suis certain qu’il en existe de beaucoup plus anciens).

Et j’en oublie certainement beaucoup. Encore me suis-je limité à la France, mais il y aurait autant et davantage encore à dire sur les autres pays d’Europe et le reste du monde (exemples : le Royaume-Uni de Byron ; les Etats-Unis de Mary Renault à Daniel Mendelssohn à au spectacle « Aphrodite » de Kylie Minogue ; la librairie « Antinoüs », principale librairie LGBT de Barcelone en 1997…).

Si jamais vous avez relevé des lacunes, si vous avez des corrections à faire, des questions à poser, ou bien si vous avez des idées pour d’autres pays ou pour les époques plus anciennes, n’hésitez pas et postez des commentaires !

Quelques livres et documents sur le sujet

Pour cet article, monté un peu de bric et de broc, j’ai utilisé plusieurs sources :
– Le Dictionnaire de l’homophobie dirigé par Louis-Georges Tin, Paris, Presses universitaires de France, 2003 (articles « Médias », « Sappho »).
– Le Magazine littéraire n°426, décembre 2003, qui contient un dossier « Littérature et homosexualité » (en particulier les articles « Amours décadentes » de Nicole G. Albert et « Un siècle de littérature lesbienne » de Laure Murat).
– Wikipédia : de nombreux articles d’auteurs et d’œuvres mentionnés, voire donnés en lien, ci-dessus.
– La GLGBTQ, encyclopaedia of gay, lesbian, bisexual, transgender and queer culture, dirigée par Claude J. Sumers, hébergée à Chicago, active en ligne depuis 2002 (article « Bisexual literature »).
– Le premier numéro de la revue Akademos (1909) est intégralement consultable en ligne sur cette page du site Archiveshomo.info depuis 2009. Les n°7 à 12 sont sur Gallica, le portail de ressources numériques de la Bibliothèque nationale de France.
English trucs | Photographie | 28.06.2014 - 21 h 41 | 0 COMMENTAIRES
Les photos de nus en noir et blanc de Robert Mapplethorpe

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MapplethorpeGrandPalais2014

Vendredi matin devant l’entrée du Grand Palais à Paris. Il fait un temps magnifique, sans presque aucun nuage, et la température grimpe rapidement. Sur la gauche du grand logo en forme de « m » marquant la porte principale du palais, l’affiche de l’exposition « Robert Mapplethorpe » se prolonge par une flèche pointant en bas à gauche vers la porte H. Mais entre les barrières destinées à séparer avec soin les visiteurs déjà munis d’un billet de ceux qui n’en ont pas encore, il n’y a personne ou presque. Seuls deux ou trois visiteurs, ignorant superbement le classement prévu, se dirigent vers l’entrée et disparaissent directement dans le musée.

J’attends mes amis pour entrer. Quelle idée d’avoir débarqué ici en avance. Je cligne des yeux, hésitant à enfiler déjà les lunettes de soleil. Il y a des nuages, mais la luminosité est déjà vive. Je cherche l’un des rares coins d’ombre et je bouquine en attendant. Je ne suis pas encore tout à fait réveillé et je suis vaguement de mauvais poil. Qui est ce Mapplethorpe, d’ailleurs ? J’espère au moins que ce sera bien. Mais j’ai confiance. Avec les mêmes amis, on a fait l’expo Masculin/Masculin à Orsay il y a quelques mois : bordélique, avec des partis pris parfois bizarres, mais superbe. Ça devrait être bien.

Mes amis arrivés, nous entrons. Aucune file d’attente, ni à l’entrée ni aux caisses : avantage de pouvoir visiter les expos en semaine. Il est possible d’acheter, pour 16 euros, un billet couplé avec l’exposition « Mapplethorpe et Rodin » qui a lieu en même temps au musée Rodin. Nous décidons de tenter la double visite. Décidément j’espère que j’aimerai. Après un aperçu de l’escalier monumental aux multiples dorures qui conduit à l’étage, nous entrons.

Un autoportrait de Robert Mapplethorpe nous accueille, le même qui figure sur l’affiche. Il date de 1988, à la toute fin de la vie du photographe, mort en 1989. Le fond est noir. Robert Mapplethorpe se tient droit et regarde fixement les spectateurs, le regard porté un peu vers le haut, comme pour atteindre quelque chose derrière nous, dans le lointain. C’est le visage ridé d’un homme d’âge mûr, aux traits un peu fatigués. Il tient dans sa main droite une canne métallique ornée d’un pommeau en forme de tête de mort qui regarde elle aussi les spectateurs en face. Mapplethorpe est vêtu d’un pull noir qui se fond presque complètement dans le fond noir : on ne voit pratiquement que sa tête, la tête de mort, et la grosse main qui tient fermement la canne. Je fais le parallèle entre la tête de l’homme encore vivant et la tête de mort qui ressemble à une promesse sinistre, dans le genre Memento mori. En même temps, il y a cette grosse main encore énergique, comme une tentative pour maîtriser cette mort qui s’approche.

Je jette un œil au premier panneau explicatif. Mapplethorpe est mort du sida. Ah merde. (C’est une honte récurrente qu’à chaque fois que j’apprends une mauvaise nouvelle ou une triste vérité de ce genre à l’improviste, je ne trouve rien de plus élaboré à penser.) Bien… Mapplethorpe a eu le temps de la voir approcher, la Faucheuse. Je renonce en grommelant à mes commentaires lassés sur la complaisance facile dans une esthétique macabre. C’est autre chose que le gothique outrancier à la Warhammer 40 000. Mapplethorpe, c’est l’univers des gays américains des années 1970-1980, dont des générations entières ont eu les luttes sociales et le sida pour préoccupations premières.

Le premier panneau explicatif était bien lyrique. Mapplethorpe qualifié d’artiste « obsédé par une quête esthétique de la perfection » (il va de soi qu’un artiste ne peut que donner dans l’excès, la modération c’est pour les médiocres… assez cliché, tout de même), puis comparé à Orphée (mouais, moyennement justifié en l’occurrence). Et surtout, l’exposition va progresser par ordre antichronologique, convocation du titre d’À rebours de Huysmans à l’appui. Hum. Moyennement justifié là aussi, faute d’explications supplémentaires. Bon, voyons voir.

Dès la première salle, je me rassure. Les œuvres sont bien mises en valeur, la présentation sobre et efficace, les panneaux explicatifs bien faits. En plus, il n’y a pas trop de monde, on ne se gêne pas (à part ces deux photographes empressées qui viennent se couler sous mon nez pour photographier les photographies systématiquement… une seconde, elles comptent photographier toute l’expo comme ça ? Boulets… Par bonheur, elles ont vite disparu).

La première salle présente des photos de nus masculins et féminins, en noir et blanc comme la grande majorité des œuvres de Mapplethorpe. Je suis très vite conquis. J’ai toujours trouvé que la photo en noir et blanc met plus facilement en valeur un sujet que la couleur ; et naturellement, quand un photographe professionnel s’y met…

Les hommes et les femmes sont photographiés dans des postures et avec une recherche sur les reliefs qui rappellent fortement la peinture et la sculpture académiques. Mais, même si l’influence des beaux-arts classiques est nette, Mapplethorpe travaille son support de choix avec un talent évident. Tantôt il met en valeur les courbes et les reliefs naturels du corps avec une attention au détail minutieuse, donnant à admirer le grain de la peau, ses ridules, ses plis, et la moindre pilosité, tantôt il noie des pans entiers de la photo dans une obscurité totale, d’où les modèles semblent surgir d’un coup, lorsqu’un effet de contre-jour parfaitement maîtrisé ne les métamorphose pas en ombres aux contours étrangement liquides.

J’ignore tout du détail des techniques employées, et les panneaux explicatifs, discrets et focalisés sur la démarche esthétique de Mapplethorpe, ne m’aident hélas pas à les comprendre. Mais l’effet esthétique est bien là. Bien qu’homosexuel dans sa vie personnelle (après une première relation avec une femme, Pattie Smith), Mapplethorpe, en tant qu’artiste, est visiblement amoureux des corps humains, ceux des hommes et ceux des femmes. Je ne peux que lui en savoir gré. Je commence à me poser la question habituelle quand on va voir ce genre d’œuvres, celle des limites plus ou moins troubles entre l’expérience esthétique et l’excitation érotique. Ces photographies sont superbes, elles rendent le corps humain admirable. Je tique un peu devant le physique des modèles de Mapplethorpe, des hommes nécessairement grands et musclés et des femmes minces aux poitrines généreuses. Même Mapplethorpe ne révolutionne pas tout à la fois. Tout de même, il a beaucoup travaillé avec Lisa Lyon, dont la frise chronologique nous apprend qu’elle a été la première championne du monde de bodybuilding en 1980. Sans prêter vraiment à confusion sur le genre (j’ai vu beaucoup plus queer sur ce plan-là), le corps de Lyon est nettement musclé.

À contempler ces photos, on comprend à quel point l’art permet de changer notre regard sur le monde. Il met en avant des aspects de notre expérience de la réalité qui restent souvent confinés au niveau de l’expérience intime, mais dont on ne parle jamais ou pratiquement jamais. Devant ces corps dont les poils, le duvet, les grains de beauté et le léger relief des veines sous la peau sont exposés avec tant de soin, je me prenais à me rappeler des souvenirs intimes, ces moments où, en faisant l’amour, on découvre le corps de l’autre, femme ou homme – un corps différent du nôtre, toujours étonnant, déconcertant, voire un peu fantastique dans son étrangeté. Ces moments où l’on se plaît à s’étendre sur le ventre de quelqu’un d’autre, à sentir avec la pulpe des doigts la douceur de son épiderme, à se lover entre ses bras, à sentir la chaleur de ses flancs ou le froid de la plante de ses pieds, à glisser sur les hauts plateaux de seins d’hommes ou à arrondir ses mains autour des collines mouvantes des seins d’une femme, à aventurer les doigts, le nez ou la bouche parmi les poils d’une aisselle, d’une barbe ou d’un pubis, à caresser ou à mordiller le lobe d’une oreille charnue de cartilage, la dureté plus grande d’un front et la mollesse veloutée des joues, à éprouver la fermeté des fesses, à se réchauffer à la chaleur humide d’un entrejambe, à se perdre parmi les réseaux de lignes d’une main ou dans le nœud de chair surprenant d’un nombril… Tous ces instants de joie secrète, partagée seulement à deux ou trois, où nous pouvons nous promener près d’un autre corps humain comme dans un paysage, un jardin où les détours bizarres de nos vies et les multiples contraintes qui orientent nos actes limitent impérieusement la durée et la fréquence des visites.

À d’autres moments, l’art de Mapplethorpe consiste au contraire à s’affranchir du figuratif. Le jeu des formes, des postures et des cadrages suscite parfois une hésitation ludique : on ne sait plus très bien quelle partie du corps on est en train de regarder. Sur d’autres photographies, les lignes des membres et des silhouettes dessinent des courbes, des cercles, des demi cercles ou des étoiles de bras et de jambes, créant une géométrie d’ombres et de lumières qui confine à l’abstraction. Cette démarche tend à réifier les corps, à les réduire au statut de simples instruments de la volonté du photographe qui change des humains en pures formes. Et pourtant, au détour d’un clair-obscur, souvent, on entrevoit encore ici ou là un carré de peau admirablement nette, ou bien c’est un regard qui vient intercepter les nôtres et nous rappeler que ce sont bien des humains nus qui composent ces édifices vivants, et que les corps en sortent d’autant plus magnifiés.

Des photographies de fleurs en noir et blanc qui alternent parfois avec les modèles humains. Malgré l’intérêt réel de cette alternance, par exemple sur un paravent noir montrant d’un côté deux photographies de nus masculins et de l’autre deux nus féminins, tous étant accompagnés plus bas d’une photographie de fleur, j’ai été moins touché par le résultat. Ces comparaisons entre silhouettes humaines et formes végétales me semblent trop éculées ; j’ignore si elles l’étaient déjà autant à l’époque de Mapplethorpe ou si elles le sont devenues par suite de l’influence d’artistes comme lui sur le monde de la photographie. Seules les quelques photos de fleurs en couleurs (presque les seules photographies en couleur de l’exposition) m’ont paru magnifiques, tant par la richesse des couleurs que par la mise en valeur des reliefs et des textures infiniment complexes des pétales et des tiges.

Un ami homo qui connaît bien la culture gay me donne quelques explications sur le caractère subversif des photographies de nus de Mapplethorpe, subversion qu’on perçoit moins de nos jours après trois décennies de changements sociaux et que les panneaux explicatifs n’aident pas à se remettre en mémoire – ils ont tendance à n’envisager la démarche de Mapplethorpe que sous l’angle de la recherche esthétique pure, en sous-estimant justement tout ce qu’elle avait d’underground à l’époque. Tout au long de sa carrière, Mapplethorpe a beaucoup travaillé avec des modèles noirs, ce qui n’est pas sans importance aux États-Unis à son époque. Les nus de la première salle sont des nus complets, presque de pures études anatomiques. Plus loin, on peut voir une photo montrant le buste et le haut des jambes d’un homme noir en costume-cravate dont on ne voit que les mains et le sexe, qui sort par son pantalon entrouvert. À l’époque, les rapports érotiques entre gens dits « blancs » et gens dits « noirs », considérés aux États-Unis comme étant de races différentes, sont encore un sujet sensible. Après tout, les mariages mixtes entre gens de couleurs différentes n’ont été autorisés là-bas qu’en 1967 ; et en 1968, le premier baiser télévisé entre une actrice noire et un acteur blanc (Nichelle Nichols et William Shatner, dans la série Star Trek), provoqua un tollé de la part des conservatistes. Dans les années 1970-80, bien que la question ait été déjà réglée sur le plan légal, ça n’était sans doute pas encore si évident dans la pratique.

Même chose aussi pour les photographies de baisers entre hommes et de couples de même sexe qu’on peut voir vers la fin de l’exposition. Ce type de photo s’est répandu depuis, mais c’est toujours un très beau moment que d’admirer ce genre de sujet traité par un grand photographe. Les postures choisies, les regards et le travail sur la lumière donnent à voir la tendresse de l’étreinte et la simplicité d’un instant de bonheur comme tous les couples doivent pouvoir en connaître.

Même chose, enfin, pour les quelques photographies au contenu le plus « hard« , rassemblées dans une salle munie d’un panonceau d’avertissement et fermée par des rideaux de cordelettes de tissu peu pratiques, d’un goût très moyen — on a l’impression d’entrer dans un peep show, alors que l’intérêt de ces photographie est justement qu’elles « font œuvre » autant que les autres malgré des sujets qu’on croirait a priori monopolisés par la pornographie. Ces quelques photos montrent des hommes habillés de cuir, ici un couple dominant/dominé, là une ou deux scènes de bondage (qui restent très sage par rapport aux déchaînements de la pornographie dans ce domaine, mais encore une fois, il faut replacer cela dans le contexte de l’époque : il était rarissime d’oser choisir un tel sujet pour des photos à prétention artistique). L’une des photographies les plus osées du lot est un autoportrait sur lequel Mapplethorpe s’est représenté de dos, penché en avant, montrant un fouet dont le manche est enfilé dans son anus tandis qu’il se retourne pour regarder l’objectif. Même dans ce cas, le travail sur le cadrage, la lumière et la posture confèrent à ce qui pourrait n’être qu’une provocation scabreuse une grandeur nouvelle et un impact esthétique d’autant plus fort.

Dans la même salle ont aussi été placées plusieurs photographies de sexes dressés ou d’hommes se touchant le sexe, dont je n’ai pas bien vu en quoi elles pouvaient tant heurter la sensibilité des spectateurs. Là encore, le talent de Mapplethorpe confère une beauté sculpturale à des sujets qu’on voit trop souvent traités sur le mode pornographique alors qu’ils n’ont rien de scabreux en eux-mêmes. Il est réconfortant de voir rappeler ainsi au plus grand nombre qu’un phallus peut « aussi » être un bel organe, beau dans son étrangeté, fascinant sans être fasciste. Une belle occasion de redécouvrir cet organe avec des yeux sinon naïfs, du moins affranchis du lourd symbolisme ou des préjugés de laideur qu’on lui associe souvent. Mais Mapplethorpe est aussi l’auteur d’une photo où l’on voit le bas-ventre d’un homme dont le phallus se dresse horizontalement vers la gauche, tandis qu’en haut de la photo la main de l’homme braque un revolver dans la même direction, parallèle à l’organe. Le symbolisme pacifiste et anti-phallocrate (au sens premier de l’adjectif) est évident.

Tout au long de l’exposition, les autoportraits de Robert Mapplethorpe se succèdent et, conséquence de l’ordre anti-chronologique, rajeunissent peu à peu. Le choix des poses, des cadrages et de la tonalité de ces photographies varie largement d’un autoportrait à l’autre, de sorte que leur regroupement à quelques murs d’intervalle n’est jamais ennuyeux. Certains autoportraits sont très classiques (de face, de trois quarts, en plan américain, en pied) mais beaucoup sont plus originaux. J’ai déjà parlé de celui au fouet, le plus provocateur. Sur un autre, Mapplethorpe est habillé en blouson de cuir noir, ce qui nous replonge dans ce que l’époque a de plus typique : on pense à des comédies musicales comme Grease (1972, portée à l’écran en 1978). Sur une autre, le photographe, allongé à demi assis sur un lit, regarde l’objectif en riant et étend le bras vers la gauche, comme pour inviter quelqu’un à venir s’installer près de lui. Sur d’autres encore, il a la chevelure abondante et les yeux maquillés, et il porte parfois un truc en plumes, en une pose androgyne qui rappelle que les années 1970 sont aussi l’époque de Ziggy Stardust de David Bowie.

L’un des murs de l’exposition rassemble pas moins de 26 portraits de célébrités de l’époque, écrivains (Truman Capote), peintres (Andy Warhol), acteurs (Richard Gere, Arnold Schwarzenegger), photographes (Annie Leibovitz), etc. Bien que la légende soit assez claire, les portraits m’ont paru regroupés de façon trop dense pour permettre de bien les admirer et de les identifier facilement ; mais c’est peut-être la conséquence des contraintes d’espace auxquelles a dû se plier l’exposition.

Même problème, mais moins gênant, pour la série des Polaroïd réalisés par Mapplethorpe au tout début de sa carrière et présentés à la fin de l’exposition. Dévoilées aux visiteurs au moment où ils sont sans doute le plus fatigués, beaucoup plus petites que les œuvres précédentes (c’est-à-dire postérieures) de l’artiste, ces photographies méritent cependant l’attention, car elles posent déjà plusieurs thèmes et engagent plusieurs démarches expérimentales que Mapplethorpe approfondit par la suite, qu’il s’agisse des nus, du travail sur les postures des modèles, des autoportraits ou du choix de thèmes parfois érotiques. Le panneau ouvrant l’exposition le soulignait avec lourdeur en indiquant que ces annonces d’un « programme » développé par la suite sont « le signe des grands artistes » (vive les généralités abusives).

La fin de l’exposition propose une frise chronologique reprise dans la brochure offerte à l’entrée. Avant de sortir, je jette un regard changé, plus sensible au jeu des ombres et des lumières, sur l’autoportrait à la canne-crâne. Et je lis le générique de l’exposition, dont j’apprends qu’elle a été organisée par la Réunion des musées nationaux avec l’apport prévisible de la Robert Mapplethorpe Foundation et le soutien de nombreux médias, mais aussi le mécénat d’une mystérieuse société « Aurel BGC ». Au retour, une recherche rapide m’apprend qu’il s’agit d’une société de Bourse… Heureusement que Robert Mapplethorpe est déjà mort : le voilà exposé au musée avec le soutien financier des traders du capitalisme international. La sortie a un goût amer. Mais je souris en pensant aux précautions comiques prises autour de ses photographies les plus « explicites », à leur regroupement dans une salle à part fermée par ces grotesques rideaux. Même si les artistes du dimanche sortis tout droit de la Bourse s’efforcent de récupérer l’art contemporain, la charge subversive de Mapplethorpe n’est pas encore désamorcée.

mapplethorpe-rodin-affiche

L’après-midi, nous allons visiter l’exposition du musée Rodin où les photographies de Mapplethorpe sont rapprochées d’un choix de sculptures de Rodin. Le rapprochement peut paraître arbitraire, mais cesse de l’être dès qu’on a jeté les yeux sur un nu de Mapplethorpe : nombre de ses nus font penser à des sculptures académiques, voire à des marbres antiques. Or Rodin a reçu une formation classique d’où il a tiré sa fascination pour la sculpture gréco-romaine.

L’affluence est nettement plus grande : beaucoup de touristes, majoritairement anglophones, se pressent à nos côtés dans la galerie percée de fenêtres ornées de vitraux qui s’avance dans une ancienne chapelle et forme la première salle. Outre le monde et le bruit, l’éclairage n’est pas idéal : les photographies sous verre sont barrées de nombreux reflets. Me voir au côté des modèles musculeux ou de la pulpeuse Lina Lyon n’est certes pas un drame, mais j’aimerais bien admirer les œuvres dans de meilleures conditions. Je lis les premiers panneaux. Ils sont bien écrits, ni trop laconiques ni trop envahissants, assez factuels. Dans les salles suivantes, ils savent renseigner en peu de mots sur les démarches des deux artistes et en montrer les points de rapprochement possibles ainsi que les différences, tout en invitant les visiteurs à réfléchir sur tel ou tel aspect de leurs œuvres respectives. C’est déjà ça.

Après la galerie, l’exposition est aménagée dans une seule longue salle où des cloisons et des panneaux de verre organisent un parcours sineux… un peu trop sinueux parfois, car je finis par ne plus savoir ce que j’ai vu ou non et si je suis bien l’ordre prévu pour la visite. Je reviens sur mes pas, je croise des touristes dans les allées trop étroites pour le grand nombre de visiteurs qui s’y presse. Je m’arrête, saisi par la beauté d’une photographie ou d’une sculpture ; je reste là à regarder ; on me passe devant ; je recule d’un ou deux pas pour admirer l’œuvre de plus loin, mais je manque déranger un visiteur occupé à regarder les photographies exposées sur la cloison opposée ; on me repasse devant ; je soupire mentalement et passe aux œuvres suivantes.

Rodin n’est pas un sculpteur si facile d’accès pour un profane en matière de sculpture. L’allure inachevée voire mal dégrossie de certaines de ses œuvres (notamment des nombreux sujets en plâtre choisis pour cette exposition) a quelque chose de déconcertant, pour ne pas dire agaçant. Il faut s’attarder et examiner les sculptures de près pour apercevoir la trace du geste du sculpteur sur les flancs, les poitrines, les mollets, et comprendre l’habileté avec laquelle il a su imiter la courbure d’un pied en pleine marche, reproduire les volumes des muscles des jambes, rendre vivante la posture d’une nymphe ou d’un jeune homme, et en même temps conférer un caractère presque fantastique à certains de ses sujets aux silhouettes grêles, aux membres allongés, ou bien au contraire modeler vigoureusement avec justesse plusieurs variantes d’une sculpture représentant un Balzac plus vivant que nature. Pour comprendre pourquoi il a parfois choisi de réaliser des sculptures « déjà abîmées », privées de bras ou bien rendues inachevées par l’utilisation pour la sculpture d’un bloc de marbre en partie abîmé dont la brisure a été intégrée à l’œuvre, il faut penser à la passion de Rodin pour les statues antiques avec tout ce qu’elles ont souvent de fragmentaire.

Malgré tout, certaines de ses sculptures m’ont laissé assez froid par rapport aux photographies de Mapplethorpe. D’autres, comme une version en bronze de L’Âge d’airain, un jeune homme sculpté en grandeur réelle, sont pleines d’une vie saisissante.

Quant aux photographies de Mapplethorpe, elles prolongent et complètent assez bien l’exposition du Grand Palais. Même si on en retrouve une demi-douzaine identiques (occasion de se rendre compte qu’il ne s’agit pas nécessairement de tirages uniques), la plupart sont différentes. J’ai été particulièrement marqué par ses photographies de parties du corps : bras, jambes, mains et pieds, sexes masculins et féminins, tous dotés d’une autonomie et d’une majesté nouvelles par le choix du cadrage, le sens de la lumière, et toujours cette attention amoureuse portée au grain de la peau, aux pilosités, à l’épaisseur des corps. Là encore, nous sommes invités à changer de regard sur le corps humain.

C’est de cette façon que, ce jour-là, j’ai découvert Mapplethorpe… une très belle découverte.

En sortant de chaque exposition, nous sommes passés par les parfois littéralement incontournables boutiques-souvenirs. Les catalogues de ces deux expositions sont naturellement beaux ; hélas, il faut compter pas moins de 40 euros pour s’en offrir un, un prix trop élevé pour nos bourses étudiantes ou post-étudiantes… sans parler du poids et de l’encombrement que représentent ces belles bêtes sur les étagères d’un frêle appartement parisien. Certaines expositions proposent des versions abrégées du catalogue d’exposition à un prix plus modique ; ce n’était pas le cas de ces deux-là. En revanche, cartes postales, tasses et mugs, cahiers et stylos, gommes et badges, et même des essuie-lunettes dont l’un représentait une photo de téton (le tout d’un goût délicieux, bien sûr), rien ne manquait de la théorie habituelle des produits dérivés. La Fondation Mapplethorpe veille, je suppose. Par bonheur, il y avait aussi nombre de livres de vulgarisation, de biographies, de livres pour la jeunesse et d’ouvrages universitaires à prix variés pour en apprendre davantage sur Mapplethorpe, sur la photographie en général, ou sur la culture gay, décidément devenue très bankable ces derniers temps. Et puis les livres de Mapplethorpe, notamment le Black Book, magnifique, où il avait publié ses photos de modèles noirs. Trop lourd et trop cher, là aussi, hélas.

Pour se consoler, il reste le site de la fondation Robert Mapplethorpe, qui propose un portfolio de ses photographies.

L’exposition « Robert Mapplethorpe » au Grand Palais dure jusqu’au 13 juillet. Vous pouvez aller voir la page de l’exposition sur le site du Grand Palais.

L’exposition « Mapplethorpe Rodin » au Musée Rodin dure, elle, jusqu’au 21 septembre. Là aussi, vous pouvez aller voir la page de l’exposition sur le site du musée.

Pour en savoir plus sur Robert Mapplethorpe, vous pouvez aller voir son article sur Wikipédia. Si vous lisez l’anglais, vous pouvez aller voir, outre le site de la Fondation dont j’ai déjà parlé, l’article « Mapplethorpe, Robert » sur le site de l’Encyclopedia of Gay, Lesbian, Bisexual, Transgender and Queer Culture.

Actualités | Militantisme | 26.06.2014 - 22 h 55 | 4 COMMENTAIRES
[Samedi 28 juin 2014] Bi’cause à la Marche des fiertés de Paris

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17maiOK

Les Marches des fiertés ont commencé depuis déjà un petit moment, mais mieux vaut tard que jamais pour un petit article d’informations pratiques.

Naturellement,  il y a eu, il y a et (j’espère) il y aura encore de nombreuses personnes bisexuelles de toutes identités de genre pour se rendre aux Marches des fiertés organisées un peu partout en France. Mais les bi restent plus visibles dans les cortèges associatifs. Cette année, la seule association dont je connaisse la présence à une Marche est la plus ancienne, Bi’cause, qui sera présente comme toujours à la Marche des fiertés de Paris ce samedi.

– Quand ? Ce samedi, le 28 juin 2014, à partir de 14h.

– Où ? Attention, cette année la Marche démarrera à Luxembourg (et non à Montparnasse comme les années précédentes). La Marche se rassemblera sur la place Edmond Rostand, tout près de l’arrêt Luxembourg et devant le jardin du… Luxembourg. Le cortège de l’association Bi’cause, lui, se trouvera à hauteur du 73 boulevard St Michel, devant le magasin « Artisanat d’Iran ».

– Pour quel parcours ? Le parcours est donc différent des années précédentes : la Marche ira de Luxembourg à République. Les détails et le plan du parcours sont sur cette page du site de l’Inter-LGBT.

– Quel sera l’ordre de marche ? Comme chaque année, connaître l’ordre de marche est un excellent moyen de bien se repérer dans la manif. L’ordre dans lequel défileront les 77 associations présentes cette année est indiqué sur cette page, toujours sur le site de l’Inter-LGBT. L‘association Bi’cause sera le sixième cortège en partant de la tête de la manif’.

Que vous vouliez afficher votre fierté en tant que bi ou bien tout simplement que vous vouliez venir nous poser des questions sur la bisexualité et les bi (et récupérer de la documentation dessus), n’hésitez pas à venir vous joindre à nous, même pour un moment !

De plus, si vous êtes bi et motivé-e, vous pouvez venir à l’emplacement de départ un peu avant 14h afin de donner un coup de main à la décoration de la camionnette.

Petits conseils pratiques (d’expérience) : prenez un chapeau ou une casquette et des lunettes de soleil (il fait généralement beau et chaud et on marche pile sous le soleil, rarement à l’ombre) ; prenez de quoi boire, voire de quoi manger ; et vraiment, imprimez non pas simplement le parcours mais aussi l’ordre de marche des cortèges (cf. plus haut), c’est hyper utile pour vous repérer et bien profiter des différents chars et cortèges.

Je termine en remerciant l’Inter-LGBT pour l’énorme boulot qu’elle accomplit chaque année dans l’organisation de la Marche. N’oubliez pas que l’Inter-LGBT recherche elle aussi des gens motivés pour donner un coup de main dans l’organisation.

LogoBicausePetitP.S. : N’oubliez pas de consulter aussi l’agenda de Bi’cause pour connaître les prochains événements !

Actualités | English trucs | 08.04.2014 - 20 h 03 | 0 COMMENTAIRES
Pas facile d’être bi sur Match.com

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(Redémarrage ! Plus eu le temps d’écrire depuis un bon moment, mais aussi bien nous sommes ici sur le Biplan, pas sur une chaîne d’info en continu, et c’est très bien comme ça. Du coup, bonne année 2014 à tou-te-s !)

Hier 7 avril, le site d’actualité LGBTIQ britannique PinkNews a publié un article exclusif concernant la branche britannique du site de rencontres Match.com. Selon un courrier envoyé par ce site à un-e utilisateur/-trice bi  (je ne connais pas son nom ou son identité de genre) qui souhaitait pouvoir chercher à la fois des hommes et des femmes sur le site, la seule solution possible consiste à ouvrir deux comptes payants au lieu d’un.

Un mot sur Match.com : les activités européennes de Match.com sont la propriété de la société Meetic depuis 2009 ; de son côté, Match.com est notamment propriétaire d’Okcupid, autre site de rencontres, depuis 2011.

La journaliste Emily Magdji s’est procurée un courrier envoyé par la société à un utilisateur ou une utilisatrice bi qui voulait pouvoir chercher à la fois des hommes et des femmes sur le site. L’article publié sur PinkNews par Nick Duffy le 7 avril 2014 reproduit le texte de ce courrier, dont voici ma traduction :

Hello,

Merci de nous avoir contactés à Match.com.

Nous comprenons que vous êtes bisexuel-le et souhaiteriez pouvoir chercher des hommes et des femmes. Nous sommes désolés que vous ayez pu vous inscrire pour cela et nous ferons de notre mieux pour vous offrir une assistance.

Malheureusement, il n’est pas possible de modifier à volonté les préférences de genre. Les membres bisexuels auraient besoin d’avoir 2 profils. Malheureusement, cela voudrait dire acheter 2 comptes distincts.

Veuillez noter que cela nécessiterait que vous enregistriez ce nouveau compte à l’aide d’une deuxième adresse de courrier électronique. Veuillez accepter nos excuses car nous comprenons que ce n’est pas une solution idéale.

Nous apprécions tous les commentaires et toutes les suggestions, car comprendre mieux nos membres et leurs recherches nous aider à adapter et à améliorer nos services.

Nous avons transmis votre message concernant les besoins spécifiques des membres bisexuels à notre équipe de développement afin qu’il puisse être pris en compte dans les futures mises à jour du site.

Encore une fois, merci d’avoir pris le temps de nous contacter et de nous faire cette suggestion.

Si vous souhaitez nous parler, notre équipe d’Assistance aux clients est disponible pour vous prêter son aide au 020 305 96 495. Les standards sont ouverts de 9h à 18h, du lundi au samedi. Les appels depuis un poste fixe sont normalement tarifés à 10 pence par minute. Pour les appels depuis un téléphone portable, les coûts sont variables.

Le site PinkNews précise que :

– Les packs d’inscription à Match.com coûtent entre 6,49£ et 29,99£ par mois (soit entre 7,5 euros et 34,70 euros environ), ce qui signifie qu’une personne bi qui souhaiterait mettre en pratique la solution proposée devrait débourser jusqu’à 60£ par mois (69,5 euros environ) pour ce service.

– Ce courrier a été envoyé à la personne concernée au mois d’août 2013. Malgré les promesses de mises à jour qu’il contenait, rien n’a changé sur le site à cet égard à l’heure actuelle.

– Une telle réponse est assez surprenante, dans la mesure où, selon PinkNews, Match.com soutient depuis longtemps les utilisateurs et utilisatrices homosexuel-le-s. Visiblement, pour les bi, c’est plus compliqué.

PinkNews a contacté Match.com, qui a répondu par un communiqué publié sur PinkNews le 8 dans l’après-midi. Là encore, je traduis ci-dessous le texte figurant dans l’article :

Tout comme sur un certain nombre de sites de rencontres en Grande-Bretagne, il n’est pas possible de paramétrer un profil pour évaluer à la fois des profils d’hommes et de femmes. Nous pouvons confirmer que nous mettrons à la disposition de vos lecteurs et lectrices deux profils afin qu’ils puissent évaluer à la fois des profils d’hommes et de femmes sur le site. Le second profil sera fourni sans frais supplémentaires pour le membre.

De plus, nous rendrons plus aisée aux utilisateurs bi la navigation sur le site. Tout ce qu’ils ont à faire est de contacter directement l’équipe de notre service clients pour se voir fournir deux profils dans le cadre de leur inscription existante.

Notre équipe d’Assistance aux clients est disponible pour vous prêter son aide au 020 305 96 495. Les standards sont ouverts de 9h à 18h, du lundi au samedi.

Un geste commercial appréciable, mais qui n’est encore qu’une rustine.

Et vous, avez-vous déjà observé des « limitations techniques » de ce genre sur les sites de rencontres ? Qu’en est-il du site Match.com en France et des sites de rencontres français ? (Il me semble qu’à une époque, sur Okcupid, on pouvait s’identifier comme bi, mais pas chercher en même temps des hommes et des femmes. En revanche, il était possible de chercher les uns ou les autres sans changer de compte. Mais je ne sais plus comment c’est maintenant.)

Films | Livres | 24.12.2013 - 20 h 43 | 3 COMMENTAIRES
Frida Kahlo, une artiste singulière

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Je voudrais vous parler un peu d’une artiste très connue, mais que tout le monde ne connaît peut-être pas par ici : Frida Kahlo, une peintre mexicaine dont la vie et l’œuvre sont aussi déroutantes (et, à mes yeux, passionnantes) l’une que l’autre. Si je vous en parle ici, c’est parce que Frida Kahlo est aussi une artiste bisexuelle célèbre. Mais on ne peut pas la réduire à cet aspect de sa vie, tant tout dans son existence a été étrange et singulier.

Pour situer un peu la vie et l’œuvre en question, sachez déjà que Frida Kahlo est née en 1906 et qu’elle est morte en 1954. Elle a passé l’essentiel de sa vie au Mexique, mais a voyagé en de nombreuses occasions, le plus souvent aux États-Unis mais aussi en Europe et notamment en France. Son mari, Diego Rivera, était un peintre de fresques extrêmement connu, au départ nettement plus qu’elle, et qui l’a toujours encouragée à peindre et à faire connaître ses peintures. La vie de Frida traverse toute la première moitié du XXe siècle, et donne une idée de ce qu’il était possible de faire « déjà » à cette époque, même s’il faut garder en tête que le mode de vie de Frida Kahlo et de Diego Rivera se jouait de la norme et que tous deux pouvaient se permettre cela, parce que Diego était connu et fréquentait les milieux aisés du Mexique et des États-Unis.

Une peinture dérangeante

Sous nos latitudes, les tableaux de Frida font immédiatement penser à de la peinture surréaliste, mais elle a développé son univers visuel de façon assez indépendante par rapport à ce mouvement qui commençait à être à la mode au moment où elle était une jeune adulte. Plus important encore, Frida ne s’est jamais vraiment reconnue dans le mouvement surréaliste, pour des raisons à la fois théoriques (elle disait peindre sa réalité et non pas chercher à atteindre une « surréalité ») et personnelles (elle ne s’entendait pas du tout avec André Breton). Ses tableaux ont donc leur propre logique et leur propre symbolique, qui puise abondamment dans la propre vie de Frida (elle a peint de nombreux autoportraits et des toiles faisant allusion à des événements de sa vie) et dans des sources très variées allant de la peinture médiévale à la culture mexicaine de son époque.

Ses tableaux les plus connus sont des visions oniriques souvent troublantes, voire effrayantes, où la beauté humaine et la beauté de la nature côtoient régulièrement la souffrance et la mort, mais aussi des représentations du corps humain et de ses organes. Elle a aussi peint des portraits plus classiques et des natures mortes si pleines de couleurs qu’elles en deviennent débordantes de vie.

Autoportrait avec collier d'épine et colibri, 1940. (Image postée ici en "fair use", peut être enlevée en cas de besoin.)

Autoportrait au collier d’épine et au colibri, 1940. (Image postée ici en « fair use », peut être enlevée en cas de besoin.)

Une vie entre souffrance et alegría

S’il n’est pas toujours judicieux de rechercher dans la vie d’un artiste la source directe de son inspiration, cela se justifie tout à fait dans le cas de Frida Kahlo. Une partie du symbolisme qu’elle emploie est directement inspiré par les événements de sa vie, qui a été marquée par la souffrance physique. En effet, à peine âgée de 14 ans, Frida se trouve prise dans un très grave accident à Mexico, lorsque l’autobus où elle se trouve est percuté par un tramway qui projette le véhicule contre un mur. La jeune fille subit de multiples fractures, dont trois à la colonne vertébrale, une dizaine à la jambe droite et trois au bassin, sans parler du pied droit ou de l’épaule ; une tige d’acier lui traverse l’abdomen et endommage ses organes sexuels. La liste détaillée des blessures fait se dresser les cheveux sur la tête.

À l’issue de soins longs et coûteux, Frida s’en tira et finit par recommencer à marcher, mais les conséquences de l’accident durèrent tout le reste de sa vie : elle dut être opérée de la colonne vertébrale à de nombreuses reprises et porter des corsets de plâtre ou d’autres matériaux pour soigner son dos, le tout avec plus ou moins de succès. Elle put avoir des rapports sexuels normalement, mais jamais avoir un enfant, car l’accident avait trop endommagé son utérus : toutes ses grossesses se terminèrent par des fausses couches. Sa jambe ne se remit jamais complètement, et elle dut en être amputée à la fin de sa vie, ce qui la traumatisa et accéléra sa fin. La lecture d’une biographie d’elle laisse penser qu’il y a eu peu de moments dans sa vie où elle ne souffrait pas dans telle ou telle partie de son corps.

Et pourtant, sans doute en partie pour faire face à cette santé pas exactement drôle, Frida Kahlo, qui avait déjà acquis une forte personnalité avant son accident, a entretenu tout au long de sa vie l’image d’un caractère allègre, d’une soif de vivre réjouissante et dévorante : elle plaçait son quotidien sous le signe de l’alegría (« joie » ou « gaieté » en espagnol). Cette attitude s’explique en partie par la culture mexicaine, mais atteint des sommets chez l’artiste, qui mit beaucoup de soin à se composer un personnage, pour ne pas dire à inventer son propre mythe.

Une féminité singulière

Pour qui s’intéresse au genre et à la façon de le « performer » dans la société (pour reprendre la fameuse expression de Judith Butler), la vie de Frida Kahlo est tout aussi surprenante et intéressante. Quand on regarde un portrait ou une photographie de Frida Kahlo, on remarque qu’elle arborait des traits que les canons de beauté de l’époque (au Mexique comme en Europe) avaient tendance à réserver aux hommes, principalement des sourcils drus et très noirs qui se rejoignaient au milieu du front ; et que, dans le même temps, elle recourait à des marques beaucoup plus traditionnelles de la féminité mexicaine, en particulier des robes et des bijoux de Tehuana (femme zapotèque vivant dans l’isthme de Tehuantepec au Mexique) qui donnent l’impression d’un feu d’artifice de couleurs et de matières digne du plumage d’un oiseau rare d’Amérique latine. C’est ce mélange curieux mais on ne peut plus réussi qui caractérise le personnage qu’elle s’est forgée toute sa vie.

Ce mélange élaboré par Frida s’explique en partie par sa volonté de séduire puis de retenir son mari, ce qui n’avait rien de simple (j’y reviendrai). Ce qui a cimenté la relation entre Frida Kahlo et Diego Rivera au point de les faire toujours revenir l’un vers l’autre, c’est avant tout leurs personnalités respectives ; mais l’apparence physique de Frida plaisait visiblement à Diego, qui tenait notamment à la voir garder ses sourcils naturels. Par ailleurs, le peintre était un grand passionné des cultures et des arts précolombiens, ce qui conduisit Frida à s’intéresser davantage elle-même à ces cultures et à s’en inspirer pour son habillement.

Diego et le(s) mariage(s) mouvementé(s)

Frida Kahlo et Diego Rivera sont passés à la postérité ensemble une fois morts, et ils ont tout fait, de leur vivant, pour être indéfectiblement associés l’un à l’autre. L’image d’amour constant qu’ils se sont employés à dresser ne doit pourtant pas faire oublier que leur relation fut très mouvementée. Lorsque Frida l’épousa en août 1929 (elle avait alors 23 ans et lui 42), Diego Rivera avait déjà été marié plusieurs fois et était connu comme un homme à femmes incapable de rester longtemps fidèle à qui que ce fût. Il trompa fréquemment toutes ses épouses et Frida ne fit pas exception. La différence est que Frida, en définitive, parvint à le retenir près d’elle jusqu’à la fin de sa vie.

Les aménagements progressifs de leur union devaient avoir quelque chose de sulfureux à l’époque parce qu’ils étaient ouvertement reconnus par les époux, mais ils ne devaient pas être si différents de la réalité de fait de pas mal de mariages au long terme : Diego avait régulièrement des aventures, mais Frida restait la femme de sa vie et l’épouse aux petits soins dont il avait besoin. Celle-ci, d’abord furieuse d’être trompée, finit par se faire une raison au fil des années, mais s’autorisa elle aussi des liaisons extra-conjugales, ses liaisons masculines ayant à leur tour le don d’exaspérer Diego. Le couple connut plusieurs périodes de séparation, notamment en 1934-1935 (après une liaison de Diego avec l’une des sœurs de Frida, Cristina Kahlo) et surtout un divorce le 9 janvier 1940, puis… un remariage le 8 décembre de la même année ! Mais ces mots ne signifient pas ce qu’ils semblent signifier : d’un côté, même après le divorce, Frida et Diego continuèrent à se voir constamment ; de l’autre, leur remariage se fit à la condition quasi explicite d’une non exclusivité, Diego étant incapable d’être monogame (un ami commun, le docteur Eloesser, présentait à Frida la monogamie comme un mode de vie « idiot et antibiologique » dans une lettre écrite vers le milieu de l’année 1940).

Pendant toute la fin de leur vie commune, jusqu’à la mort de Frida, les choses s’étaient stabilisées autour de plusieurs évidences : Diego et Frida étaient l’un pour l’autre la personne de leur vie, ils tenaient à se voir quotidiennement, à s’occuper l’un de l’autre, à partager leurs activités et leurs goûts et à travailler ensemble, mais, dans le même temps, ils avaient une vie sexuelle épanouie chacun de son côté, autant (et sur la fin, probablement plus) qu’ensemble. Bref, le genre d’histoire comme la vie en fait vivre, et qu’on peut difficilement résumer en un mot en la faisant entrer dans une case.

La bisexualité de Frida

Au cours de sa vie, Frida Kahlo eut des liaisons avec des hommes, mais aussi avec des femmes. Dans le film Frida de Julie Taymor (sorti en 2002), cette bisexualité est présentée comme décomplexée, bien acceptée par son entourage et régulièrement mise en pratique, y compris pendant ses voyages. Pour savoir dans quelle mesure le film était fidèle à la réalité, j’ai lu la biographie de Frida Kahlo par Hayden Herrera parue en 1983. Cette bisexualité est bien attestée, même si les sources de l’auteure semblent s’être montrées moins prolixes sur ce sujet que sur les liaisons masculines de l’artiste.

D’après les éléments donnés dans cette biographie, il semble que la première liaison de Frida avec une femme remonte à 1925, pendant une période où elle était élève en dernière année à l’École préparatoire nationale (un établissement d’études supérieures alors ouvert aux femmes depuis peu) et où elle prenait de petits boulots par ailleurs afin d’aider son père à faire face aux dépenses de sa famille. À un moment où elle cherchait un poste à la bibliothèque du Ministère de l’Éducation publique, elle fit la connaissance d’une employée de bibliothèque qui la séduisit ; il semble que cette liaison ait été découverte par ses parents, qui en auraient été scandalisés (cf. Herrera 1983, p.71). Il n’y a pas beaucoup plus d’informations là-dessus.

Lorsque Frida commença à fréquenter régulièrement Diego, et par la suite au cours des années 1930, elle rencontra l’entourage du peintre, un milieu bohème dans lequel les liaisons entre femmes étaient bien acceptées (je ne sais pas du tout si c’était à ce point le cas pour les relations entre hommes). Cela laissa toute liberté à Frida pour avoir des béguins et des aventures avec les deux sexes (cf. Herrera 1983, p. 275-278). Diego connaissait les penchants de Frida pour les femmes et les acceptait très bien, allant jusqu’à en parler soudain au petit-déjeuner pour surprendre une amie commune. Selon Hayden Herrera, il encourageait même Frida à avoir des liaisons avec des femmes, notamment parce qu’il acceptait beaucoup mieux cela que l’idée qu’elle ait une relation avec un autre homme : la jalousie de Diego dans ces cas-là était telle qu’il pouvait se montrer violent envers l’amant démasqué.

Tous deux se faisaient beaucoup de bien et beaucoup de mal. Diego avait tendance à chercher en Frida l’épouse traditionnelle à la fois aux petits soins et tolérante envers ses liaisons avec d’autres, tout en ne supportant pas lui-même d’être trompé ; mais dans le même temps, il était constamment à ses côtés en cas de problème et, en dehors de cela, il avait une admiration sincère et ouverte envers l’œuvre de Frida. Frida, de son côté, voyait en Diego l’homme de sa vie, à la fois son mari, son père, son bébé, etc. (elle avait tendance à l’infantiliser, ce qui ne lui déplaisait pas puisque cela le dédouanait de ses responsabilités) ; elle se pliait volontiers aux parties les plus traditionnelles de son rôle d’épouse, tout en souffrant des incartades de Diego et en conservant la liberté d’avoir des aventures en secret.

À l’échelle de la vie de Frida, il semble que, sur le plan sentimental au moins, ses relations avec des hommes soient restées les plus fréquentes : on connaît les noms de nombre de ses amoureux, mais je n’ai pas trouvé de nom d’une petite amie ou d’une maîtresse en particulier. Sur le plan sexuel, du moins, la bisexualité de Frida demeura vivace jusqu’à la fin de sa vie, y compris pendant ses dernières années dans la maison qu’elle partageait avec Diego à Coyacán (Herrera 1983, p. 548-549).

Hayden Herrera voit une trace de cet érotisme dans les couples de femmes visibles sur certains des tableaux de Frida, notamment Deux nus dans la forêt (1939) et Ce que l’eau m’a donné (1938) (Herrera 1983, p. 276-277).

Autoportrait, 1938.

Autoportrait, 1938. (Image utilisée en « fair use » : peut être retirée au besoin.)

Pour aller plus loin

Je suis très loin d’avoir abordé tous les aspects de la vie de Frida Kahlo : il faudrait notamment parler de son engagement politique constant en faveur du communisme, de sa rencontre (et de sa liaison) avec Troski, etc. Mais il serait difficile de parler de tout ! Si je vous ai donné envie d’en apprendre plus sur la vie et l’œuvre de Frida Kahlo, il y a plusieurs moyens tous agréables de le faire :

– Un film ? Le film Frida de Julie Taymor, sorti en 2002, est vraiment un excellent film sur la vie de Frida Kahlo (il a d’ailleurs reçu plusieurs prix). Tout y est très bon, que ce soient les acteurs (Salma Hayek est impressionnante dans le rôle-titre), les décors, la reconstitution de l’époque, la musique (avec notamment des apparitions de Chavela Vargas et de Lila Downs, deux grandes chanteuses mexicaines) et le scénario, qui, pour ce que j’ai pu en vérifier dans la biographie de Herrera dont le film s’inspire, est respectueux des faits. Il donne une bonne idée des milieux que traverse Frida et de sa relation avec Diego, et opère des choix fondés sur les sources pour les épisodes dont les détails ne sont pas entièrement connus (par exemple certaines des premières rencontres entre Diego et Frida). Le film peut se trouver en DVD d’occasion sans trop de difficulté (voyez la référence ici sur le catalogue de la BNF). Le film aide aussi à découvrir et à comprendre certains des tableaux les plus connus des deux peintres, d’une façon assez accessible même pour qui ne connaît pas bien leurs œuvres.

– Une exposition ? Si vous êtes à Paris ou que vous y passez bientôt, il y a l’exposition Frida Kahlo / Diego Rivera. L’art en fusion au Musée de l’Orangerie, ouverte depuis le 9 octobre 2013 et qui dure jusqu’au 13 janvier 2014. C’est une très bonne exposition qui vous permettra de découvrir pas mal de choses sur la vie et les tableaux des deux peintres, avec un bon équilibre entre les œuvres les plus connues et d’autres moins attendues. Attention, pensez à réserver vos places et/ou à viser une heure creuse, car l’exposition attire beaucoup de monde. (On peut aussi trouver un catalogue d’exposition, cher mais beau et qui intègre des toiles non exposées, ainsi qu’un album d’exposition plus abordable.)

– Une pièce de théâtre ? Toujours en ce moment, depuis le 9 octobre 2013 jusqu’au 13 janvier 2014 (mêmes dates que l’exposition à l’Orangerie), il y a le monologue Frida Kahlo, attention peinture fraîche au théâtre Déjazet, un spectacle écrit, mis en scène et interprété par Lupe Velez, et qui montre Frida en proie à ses souvenirs.

– Un livre ? Vous pouvez enfin aller lire la biographie dont je me suis servi pour renseigner cet article : Frida. Biographie de Frida Kahlo, de Hayden Herrera, traduit en français en 1996 aux éditions Anne Carrière et réédité au Livre de poche (édition originale : Frida, a Biography of Frida Kahlo, 1983). En poche, c’est un beau pavé de presque 700 pages, mais il se lit très bien et il contient tout ce dont on peut avoir besoin, y compris plusieurs livrets d’illustrations et de photographies en noir et blanc et en couleurs qui montrent de nombreux tableaux et documents.

Annonces d'événements | 15.12.2013 - 21 h 57 | 0 COMMENTAIRES
[Événement] Lundi 23 décembre : Bi’causerie : « 2 jours moins le quart avant J.-C. »

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LogoBicausePetitLundi 23 décembre à 20h au Centre LGBT, 61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris.
Après 20 h, sonnez. Entrée libre.
Métro : Arts et Métiers, Rambuteau, RER Châtelet – Les Halles
Bus 38, 47, arrêt Grenier Saint-Lazare – Quartier de l’Horloge Vélib’ stations n° 3010 et n° 3014

Une Bi’causerie est une rencontre organisée par l’association Bi’Cause, autour d’un thème relevant de la « culture bi » : arts, littérature, société… avec la participation d’une personnalité ou d’une association invitée. Le 2e et le 4e lundi du mois, la Bi’causerie est ouverte aux adhérents, sympathisants, bi friendly, à tous ceux qui s’intéressent à l’univers de la bisexualité.

Thème de la Bi’causerie du lundi 23 décembre : « 2 jours moins le quart avant Jésus-Christ »

Alors que les fêtes de fin d’année, mélange de païen et de chrétien, de spirituel et de ripailles, sont imminentes, Bi’Cause propose un coup d’œil dans le rétro, d’un an, un siècle, deux millénaires et plus.
Comment ont été, sont, doivent être considérées les personnes LGBT ?
Une certaine conception de la morale judéo-chrétienne a tenté de s’opposer à nos droits : est-ce inéluctable ? Ces principes sans cœur, haineux, érigés comme un dogme immuable, sont-ils tout-puissants,  jusqu’à régenter nos vies ? Ou bien les interprétations des religions, comme une forme d’attachement caricatural à la « Nature » (= une femelle et un mâle)[*] sont-elles priées de respecter nos quotidiens, nos attirances, nos fiertés ? D’ailleurs, malgré le « discours dominant », des positions et actes « LGBT friendly » cléricaux existent !
Et puis, les Anciens, Grecs ou Romains, avaient une autre conception – n’est-ce pas, cher disparu Michel Serrault, campant un Jules César inoubliable dans… Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ ?
Petit échange, d’abord un peu sérieux, ensuite, sans prétention, autour d’un verre.

L’équipe de Bi’Cause

[*] Ou à la « République » passée : n’oublions pas que la France, ex-« fille aînée de l’Église », si fière de sa Révolution et berceau de la Laïcité moderne… a attendu 1945 pour accorder le droit de vote aux femmes !

Annonces d'événements | 05.12.2013 - 21 h 54 | 1 COMMENTAIRES
[Événement] Lundi 9 décembre : Bi’causerie sur la bisexualité dans la chanson

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Centre LGBT, 61-63 rue Beaubourg, 75003 Paris – Après 20 h, sonnez. Métro : Arts et Métiers, Rambuteau, RER Châtelet – Les Halles Bus 38, 47, arrêt Grenier Saint-Lazare – Quartier de l’Horloge Vélib’ stations n° 3010 et n° 3014

avec Agnès Renaut, Nicolas Bacchus, Gilles Roucaute, Jann Halexander

La bisexualité dans la chanson francophone… Voilà un sujet atypique. Y a-t-il là matière à en faire… une chanson ? C’est l’objet de la conférence chantée, en présence des artistes Nicolas Bacchus, Gilles Roucaute, Jann Halexander, de l’écrivaine Agnès Renaut qui écrit des chansons.
La chanson est-elle « bi » puisqu’elle passe par la voix de l’un à l’une ? Peut-elle dire en musique quelque chose de la bisexualité ? Ecrit-on une chanson pour elle ou pour lui ou peu importe ? Entre mots et notes, échanges avec le public.
Entrée libre.

Une Bi’causerie est une rencontre organisée par l’association Bi’Cause, autour d’un thème relevant de la « culture bi » : arts, littérature, société… avec la participation d’une personnalité ou d’une association invitée.
Le 2e et le 4e lundi du mois, la Bi’causerie est ouverte aux adhérents, sympathisants, bi friendly, à tous ceux qui s’intéressent à l’univers de la bisexualité. Entrée libre.

Flyer_Bicause

Actualités | Militantisme | 27.11.2013 - 19 h 16 | 2 COMMENTAIRES
« Je suis bi-furieuse », billet de Léna sur son blog « Un cas IT »

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J’ai peu de temps libre en ce moment, d’où l’absence d’articles ces dernières semaines (même si j’en prépare quelques-uns, petit à petit…). Mais j’ai encore le temps de naviguer sur quelques pages, et j’aimerais relayer ici le billet publié par Léna sur son blog « Un cas IT » et intitulé « Je suis bi-furieuse ». C’est une tribune contre le rejet subi par les bi-e-s, tant dans la société en général que dans les milieux LGBTIQ+++. Non seulement elle est bourrée d’arguments et bien écrite, mais elle a une qualité que je n’ai souvent pas : la concision. Bonne lecture et à bientôt !

Actualités | 27.10.2013 - 13 h 58 | 0 COMMENTAIRES
Vous êtes bi ? Vous aimez les questionnaires en ligne ?

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Ça tombe bien : deux enquêtes en ligne sur la bisexualité se déroulent en ce moment.

Une enquête de SIS Association (Sida info service) sur le vécu des personnes homosexuelles et bisexuelles en France

L’information a été relayée il y a quelques jours sur Yagg, mais ça ne fait pas de mal d’en dire un mot ici aussi : SIS Association réalise en ce moment une enquête sur le vécu des personnes homosexuelles et bisexuelles en France. L’enquête s’adresse à des personnes de toute identité de genre âgées d’au moins 18 ans, vivant en France et se définissant comme homosexuelles ou bisexuelles. Le questionnaire, anonyme, prend environ 15-20 minutes à remplir. Les questions portent principalement sur votre bien-être, les discriminations dont vous avez pu être victime et la façon dont vous vivez votre orientation sexuelle auprès de votre famille, de vos proches, amis, collègues de travail, etc.

Enquête sur la bisexualité masculine pour un mémoire de psychologie à l’UCL

Sarolta Bogyo, étudiante en psychologie à l’université catholique de Louvain, prépare un mémoire de fin d’études dans le cadre duquel elle réalise une enquête consacrée aux hommes bisexuels vivant en France, en Belgique ou dans d’autres pays. Les questions portent sur les relations sentimentales et les partenaires sexuels de tout sexe. Le questionnaire est disponible ici. Il est anonyme et prend environ 10 minutes à remplir. Cette étudiante a du mal à trouver des participants, alors n’hésitez pas à remplir le questionnaire en ligne et à partager le lien !