6223 Plug and pray | Le Biplan

La bannière doit faire 1005 x 239 pixels

Le Biplan
Bisexualité : actualité, culture et réflexions diverses
Dernier Billet
Actualités | 18.10.2014 - 14 h 46 | 1 COMMENTAIRES
Plug and pray
Étiquettes : , , , ,

Voici une réaction à l’article : L’«arbre» de Paul McCarthy vandalisé. En deux mots, l’artiste américain Paul McCarthy a fait installer, place Vendôme à Paris, une structure gonflable géante dont la forme géométrique évoque un sapin, ou bien, si l’on est expert de ce sujet, un plug anal (pour les oies blanches parmi vous, il s’agit d’un petit sex toy qu’on fait entrer délicatement dans l’anus, avec du lubrifiant, pour en tirer de doux plaisirs). Naturellement, la chose ne pouvait pas plaire à tout le monde. Atroce gaspillage de l’argent public, pour ceux qui n’aiment pas. Amusante provocation, pour ceux qui aiment et qui y voient un plug. Rien de particulier, pour les autres passants qui étaient trop pressés ou indifférents pour prendre le temps de faire un bon vieux scandale. Mais voilà que l’artiste accueilli dans notre douce France s’est fait agresser par un homme furieux (un habitant de la place, peut-être ? voilà qui ne va pas améliorer la réputation de ce quartier déjà sensible), et que, dans la nuit d’hier à aujourd’hui, le sapin a été vandalisé…

***

C’est trop tentant, il faut imaginer la scène. Une nuit noire pèse sur la place Vendôme. A la lueur trouble des vitrines de bijoutiers, une silhouette furtive s’approche subrepticement. Qui est-elle, cette main vengeresse ? L’Histoire nous le dira peut-être. Devant elle, voici que trône, menaçante, la silhouette oblongue de la décadence faite plastique. Du sapin, Paul McCarthy avait retenu la forme pyramidale, le vert apaisant, la rondeur. Notre Robin des bois du Ier arrondissement, lui, n’a retenu que l’aiguille.

Les retrouvailles sont assassines. Tel Brutus le jour des Ides de mars, notre héros plante son stylet improvisé dans les entrailles de l’arbre, figure après tout aussi paternelle que phallique. Percé au coeur, le roi des forêts s’affaisse lentement sur lui-même. Son meurtrier écoute sans frémir le « flblblblblbl » pathétique. Il est droit, il est fier, il porte en lui l’identité du pays, il en est sûr. Voici mise à bas la plante gonflable. L’ordre moral est rétabli dans la maison France.

Car enfin, quoi ! Cette forme arrondie, verte, neutre à souhait, il était indéniable qu’elle ressemblait à un sex toy ! Et comment cet artiste – du moins est-ce ainsi qu’il s’autoproclamait, l’impudent – a-t-il osé montrer tout haut ce que les gens s’enfilent tout en bas ? Ne savait-il pas que la sexualité est une chose terrible ? Ignorait-il qu’en France, contrairement à ce qu’espéraient ces dangereux utopistes de 68, on ne peut toujours pas jouir sans entraves ? Avait-il oublié qu’en 2014 après Jésus-Crispe, dans la République de Fronce, la vie est faite pour travailler le jour avec un oeil sévère et pour s’accoupler en silence la nuit, le doigt tremblant, en priant pour ne pas être entendu des voisins (qui, eux, se sont sûrement attardés à regarder la rediffusion de ce salutaire reportage sur les fraudes aux aides sociales) ? Il fallait, après tout, clarifier ce qu’il est convenable d’avoir dans le cul : un balai, oui, un sex toy, certainement pas.

Oui, vraiment, la ressemblance était dérangeante. La ressemblance, que dis-je ? C’était un plug, un gigantesque plug ! Il était impossible d’y voir autre chose. Impensable, par exemple, d’y voir simplement un genre de gros jouet de Noël symbolique (éloignez les enfants, ils auraient tout de suite vu que c’était sexuel, à n’en pas douter). Inconcevable, aussi, d’y voir une dénonciation ironique de l’infantilisation croissante qui s’empare des logos, interfaces et « applis » informatiques actuelles, où le moindre bouton à cliquer devient rond et coloré comme un hochet.

Quant à y voir ce qu’Umberto Eco appelle une « oeuvre ouverte », une oeuvre volontairement ambiguë, laissant libre l’imagination et l’interprétation à chaque passant, c’était hors de question. Laisser les gens libres d’aimer ou non, libres de réfléchir par eux-mêmes à ce qu’ils voulaient voir là, vraiment, et puis quoi encore ? Heureusement qu’il y a toujours un troll professionnel pour venir marquer son territoire, éructer sa petite injure, apposer son petit coup de griffe. Voilà vraiment qui fera la grandeur du pays, et voilà qui est très bon signe pour le respect de cette fameuse liberté d’expression si ardemment réclamée par les extrémistes (qui auraient du mal à trouver d’autres arguments, vu l’inanité de leurs propos).

Vous savez, il me plaît bien, cet arbre ambigu. D’ailleurs, je le remets en photo, tiens.

LES réactions (1)
Plug and pray
  • Par Paul 22 Oct 2014 - 8 H 11

    On rejoint globalement ce que j’ai lu ailleurs, mais avec quel style ! C’est très drôle, merci !